« Il y a quelque chose que j’aimerais mettre au clair » reprit Catherine, plongeant la table dans un silence pesant et braquant tous les regards sur moi

Cette accusation injuste transforma la soirée en cauchemar.
Histoires

Hélène finit par sortir son téléphone.

— Moi, j’ai fait le virement le quatorze août.

Catherine poussa un long soupir, comme si l’air lui manquait soudain.

— Très bien. J’en ai utilisé une partie.

— Pour quoi faire ?

Le silence retomba, plus lourd encore.

Benjamin remit lentement sa veste sur le dossier de la chaise, sans pour autant se rasseoir. Catherine, elle, pinça les lèvres avec une telle force qu’elles devinrent presque blanches.

Ce fut Daniel qui formula le premier ce que personne n’osait dire :

— Tu l’as donné à Christophe ?

Je ne connaissais pas Christophe personnellement. Son prénom m’était seulement revenu aux oreilles à quelques reprises. C’était le frère cadet de Catherine, cinquante-deux ans, et depuis toujours il attendait « la grande occasion » qui devait enfin changer sa vie.

Il avait déjà monté une entreprise dans le bâtiment, tenu un commerce de voitures, ouvert un café, puis lancé une boutique en ligne.

Tout avait fini par couler.

Catherine s’assit.

À elle seule, cette réaction valait réponse.

Hélène devint livide.

— Tu as donné mon argent à Christophe ?

— Je le lui ai prêté.

— Mon argent ?

— Il remboursera.

— Quand ?

Catherine ne répondit pas.

Daniel ferma les yeux un instant.

— Combien ?

— Pardon ?

— Combien, au total, lui as-tu remis ?

— Ça ne te regarde pas.

— Je suis ton mari.

— Ce sont mes économies.

— Catherine.

Pour la première fois, j’entendis Daniel employer ce ton-là.

Il n’avait pas élevé la voix.

Et pourtant Catherine tressaillit.

— Combien ?

— Environ douze mille euros.

Hélène se leva d’un bond.

— Quoi ?

Catherine enchaîna aussitôt, comme pour limiter les dégâts :

— Mais tout ne venait pas de toi.

La phrase était si absurde que plusieurs personnes échangèrent des regards incrédules.

Les yeux d’Hélène se remplirent de larmes.

— Tu m’as demandé de l’argent en me disant que papa n’avait pas assez pour les travaux.

— Je ne voulais pas vous inquiéter.

— Et tu voulais encore récupérer cinq mille euros chez Benjamin et Amandine pour la même raison.

Catherine tourna les yeux vers moi.

Comme si, d’un seul coup, j’étais redevenue la cause de tout.

— Si Amandine ne s’en était pas mêlée, on aurait réglé ça entre nous, en famille.

Benjamin pivota si brusquement vers elle que j’en eus un mouvement de recul.

— Tu viens vraiment de dire ça ?

— Oui.

— Amandine ne savait même pas exactement pourquoi tu avais besoin de cet argent.

— Mais c’est elle qui t’a poussé à me dire non.

Pendant une seconde, Benjamin la fixa sans parler.

Puis sa voix sortit, étonnamment calme.

— Tu sais pourquoi j’ai refusé ?

Catherine garda le silence.

— Parce que ça fait huit ans que je te vois fonctionner comme ça.

On aurait dit que la température venait de chuter dans la pièce.

— Fonctionner comment ?

— Tu appelles devoir familial tout ce qui t’arrange.

Catherine se redressa d’un coup.

— J’ai passé ma vie à me sacrifier pour vous !

— Je le sais.

— Alors comment oses-tu me parler ainsi ?

— Parce que ce n’est pas parce que tu as fait beaucoup pour nous que tu as le droit de décider à notre place.

Benjamin ajouta ensuite quelque chose qu’il m’avoua plus tard avoir gardé en lui pendant des années.

— Quand je suis parti de la maison à vingt-six ans, tu ne m’as pas adressé la parole pendant trois mois, parce que, selon toi, je t’avais abandonnée.

Catherine fit un geste agacé de la main.

— C’est de l’histoire ancienne.

— Quand Hélène n’a pas choisi l’université que tu voulais pour elle, tu lui as dit qu’elle te décevait.

Hélène baissa la tête.

— Et quand j’ai épousé Amandine, le lendemain du mariage, tu m’as dit que tu espérais qu’un jour je comprendrais que j’avais décidé trop vite.

Je ne savais pas cela.

Je regardai Benjamin.

Lui ne me regarda pas.

Il gardait les yeux rivés sur sa mère.

— Et maintenant, parce que je ne t’ai pas donné cinq mille euros, tu veux punir ma femme.

Le visage de Catherine vira au rouge.

— Tu n’as pas la moindre idée de tout ce que j’ai sacrifié pour toi.

— Si.

La voix de Benjamin se brisa légèrement.

— Justement, c’est bien ça le problème. Depuis vingt ans, tu tiens le compte de chacun de tes sacrifices pour pouvoir, un jour, en réclamer le prix.

Après cela, plus personne ne dit un mot.

Je sentis que quelque chose venait de se rompre pour de bon.

Mais pas entre Benjamin et moi.

Au contraire.

Il se tourna vers moi.

— On rentre ?

J’acquiesçai.

Je pris mon manteau.

Dans l’entrée, alors que j’enfilais mes chaussures, Catherine nous suivit.

— Benjamin.

Mon mari s’arrêta.

— Si tu pars maintenant, ne reviens pas demain comme si rien ne s’était passé.

Benjamin la regarda.

— Je ne le ferai pas.

Catherine, visiblement, ne s’était pas attendue à cette réponse.

— Comment ça ?

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