Je tournai les yeux vers Benjamin.
Son visage n’avait plus rien de celui que je connaissais quelques minutes plus tôt.
Il n’avait pas l’air en colère.
Plutôt épuisé.
Épuisé jusqu’au fond des os.
— Catherine, dis-je d’une voix aussi calme que possible, Benjamin est un adulte.
— Je le sais.
— Alors pourquoi parles-tu de lui comme s’il était incapable de choisir par lui-même ?
— Parce qu’avant de te rencontrer, il en était capable.
Après cette phrase, un silence compact tomba sur la table.
Puis Catherine s’adossa à sa chaise, comme si elle venait enfin d’arriver au cœur du sujet.
— Très bien, faisons simple. À partir de ce soir, tu ne fais plus partie de notre famille.
Je restai figée.
Pas parce que cela me blessait.
Mais parce que je n’arrivais pas à croire qu’elle venait réellement de prononcer ces mots devant douze personnes.
Daniel, le père de Benjamin, releva la tête.
— Catherine…
— Ne t’en mêle pas, coupa-t-elle aussitôt.
Ma main s’était déjà posée sur le dossier de ma chaise.
J’avais pris ma décision : me lever, remercier pour le dîner et rentrer chez moi.
Je ne voulais pas provoquer de scène.
Je ne voulais pas pleurer.
Et surtout, je ne voulais pas supplier qui que ce soit de me considérer comme un membre de cette famille.
Mais avant même que j’aie pu faire un geste, une chaise grinça à côté de moi.
Benjamin venait de se lever.
Pas moi.
Lui.
Il récupéra sa veste sur le dossier de sa chaise.
— Très bien, dit-il simplement.
Pendant une fraction de seconde, une lueur de satisfaction passa sur le visage de Catherine.
Elle crut sans doute qu’il allait me raccompagner dehors.
Peut-être même s’imaginait-elle qu’il reviendrait ensuite s’asseoir à table.
— Benjamin, commença-t-elle.
— Si Amandine ne fait pas partie de ta famille, alors moi non plus.
Le visage de Catherine se durcit d’un seul coup.
— Ne raconte pas n’importe quoi.
— Je ne raconte pas n’importe quoi.
— C’est ta femme. Moi, je suis ta mère.
— Justement.
Benjamin parcourut lentement la table du regard.
— Et pourtant, c’est la seule personne ici que tu penses pouvoir humilier sans jamais en payer le prix.
— Je n’humilie personne.
Benjamin eut un rire bref.
Sec.
Amer.
— Tu viens de lui annoncer, devant douze personnes, qu’elle n’était plus de la famille.
— Parce qu’il y a une raison.
— Les cinq mille euros ?
À ces mots, plusieurs têtes se relevèrent d’un coup.
Catherine devint livide.
— Cela ne regarde personne.
— Il y a une minute, tu tenais pourtant à parler devant tout le monde.
Hélène intervint d’une voix basse :
— Quels cinq mille euros ?
Catherine se tourna vivement vers elle.
— Ce n’est pas le sujet.
— Au contraire, je crois que c’est exactement le sujet, répondit Benjamin.
Je posai ma main sur son bras.
— On s’en va.
Mais il secoua la tête.
Ce n’était pas de la colère qui sortait de lui.
C’était quelque chose de plus ancien, de plus enfoui, qui remontait enfin à la surface.
— Ma mère nous a demandé cinq mille euros pour rénover la maison de vacances à Hyères, dit-il. J’ai refusé. Moi. Pas Amandine.
Hélène reposa sa cuillère avec lenteur.
— Tu m’avais dit que Benjamin et Amandine ne donnaient rien parce qu’Amandine l’en empêchait.
— Je n’ai jamais dit ça.
— Si, tu l’as dit.
Le regard de Catherine lança un éclair.
— Hélène, ne te mêle pas de ça.
— J’y suis déjà mêlée. Moi, j’ai donné deux mille euros.
Alors Daniel se tourna lentement vers Catherine.
— Deux mille euros ?
Sa voix venait de changer.
— Tu m’avais dit qu’Hélène avait donné sept cent cinquante euros.
Catherine ne répondit pas.
À cet instant, il se produisit quelque chose de presque irréel.
La direction de la dispute bascula.
Jusque-là, tous les regards étaient braqués sur moi.
Désormais, plus personne ne me regardait.
Tous fixaient Catherine.
— Pourquoi as-tu dit à papa que je t’avais donné seulement sept cent cinquante euros ? demanda Hélène.
— Je ne me souviens pas exactement de ce que j’ai dit.
— Moi, je m’en souviens, déclara Daniel.
Sa voix était basse.
— Je m’en souviens très bien.
Catherine se leva brusquement, agacée.
— C’est ridicule de monter toute une affaire pour ça.
— Où est l’argent ? demanda Daniel.
— Quel argent ?
— Les deux mille euros d’Hélène.
— Pour les travaux.
— Quels travaux ?
Catherine garda le silence.
Daniel se renversa légèrement contre le dossier de sa chaise.
— Catherine, l’entrepreneur m’a dit la semaine dernière qu’il n’avait pas encore reçu un seul euro d’acompte de notre part.
Mon estomac se noua.
Moi non plus, je ne savais rien de cela.
Catherine regarda autour d’elle.
Son assurance commençait à se fissurer.
— Je n’ai pas encore fait le virement.
— Alors où est cet argent ?
— Sur mon compte.
— Montre-le.
— Daniel, ne fais pas de scandale.
— C’est toi qui as réuni douze personnes pour faire un scandale autour d’Amandine.
Personne ne bougea.
