« Il y a quelque chose que j’aimerais mettre au clair » reprit Catherine, plongeant la table dans un silence pesant et braquant tous les regards sur moi

Cette accusation injuste transforma la soirée en cauchemar.
Histoires

Quand Catherine prononça cette phrase, ma première réaction fut de croire que j’avais mal compris.

Nous étions douze autour de la grande table de salle à manger, dans leur maison d’Albi. Dehors, la nuit était déjà tombée depuis longtemps ; les vitres renvoyaient les éclats du lustre et les reflets des verres à vin alignés sur la nappe. Nous célébrions la fête de Catherine. Le dîner touchait à sa fin : certains invités jouaient encore avec leur fourchette à dessert, d’autres réclamaient un café.

J’étais justement sur le point de me lever pour débarrasser les assiettes et les porter à la cuisine.

C’est à ce moment-là que Catherine posa sa serviette près de son assiette.

— Reste donc assise, Amandine, dit-elle.

Sa voix était d’un calme trop parfait.

Je me rassis.

À côté de moi, mon mari, Benjamin, était immobile. Il avait tendu la main vers son verre, mais ne l’avait pas porté à ses lèvres.

— Il y a quelque chose que j’aimerais mettre au clair, reprit Catherine. À mon avis, dans une famille, certaines choses ne peuvent pas être passées sous silence indéfiniment.

Peu à peu, toutes les conversations s’éteignirent autour de la table.

L’oncle de Benjamin se racla la gorge.

Sa sœur, Hélène, baissa les yeux vers son assiette.

Quant à moi, je savais déjà que j’allais être au centre de ce qui allait suivre.

Au cours des trois semaines précédentes, Catherine m’avait appelée deux fois pour me dire que je ferais bien de « réfléchir à mon comportement ». Elle n’avait jamais précisé ce qu’elle entendait par là.

En réalité, je le savais très bien.

Nous ne lui avions pas donné d’argent.

Voilà tout.

Deux mois plus tôt, Catherine avait annoncé qu’elle voulait rénover leur maison de vacances à Hyères. Elle rêvait d’une cuisine neuve, d’une terrasse refaite, de la climatisation dans les deux chambres et d’un portail électrique.

Elle avait ajouté que, de toute façon, ce bien reviendrait un jour à Benjamin et à Hélène.

Puis elle avait déclaré qu’il lui semblait naturel que ses enfants participent aux frais.

Hélène lui avait versé environ deux mille euros.

À nous, elle en avait demandé cinq mille.

Pas sous forme de prêt.

Pas en échange d’une part de propriété.

Simplement comme ça.

La première réaction de Benjamin avait été de dire que nous en discuterions à la maison.

Et une fois seuls, je lui avais expliqué que, selon moi, c’était une folie.

Non pas parce que nous n’avions pas cet argent.

Mais parce que nous étions justement en train de chercher un autre appartement.

Depuis huit ans, nous vivions à Lyon, dans un logement de cinquante-huit mètres carrés, dans le septième arrondissement. Nous n’avions qu’une chambre ; le coin bureau de Benjamin se trouvait dans le salon, et moi, trois jours par semaine, je travaillais sur la table de la cuisine.

J’avais trente-six ans.

Benjamin en avait trente-huit.

Depuis deux ans, nous essayions d’avoir un enfant.

Catherine le savait.

Elle savait aussi que la majeure partie de nos économies était destinée à l’apport pour un appartement plus grand.

Et pourtant, elle parlait de ces cinq mille euros comme s’il s’agissait du prix d’un panier de courses pour le week-end.

Benjamin avait fini par lui répondre non.

Mais Catherine, pour une raison qui n’appartenait qu’à elle, avait décidé que ce refus venait de moi.

— Moi, je ne t’ai jamais rien demandé, déclara-t-elle ce soir-là, devant tout le monde.

Puis elle tourna les yeux vers moi.

— En revanche, j’aurais au moins espéré que tu ne montes pas mon fils contre sa propre famille.

Je sentis mon dos se raidir.

— Catherine, je n’ai monté personne contre personne.

— Bien sûr.

Elle sourit.

Mais il n’y avait aucune chaleur dans ce sourire.

— Pendant trente-cinq ans, Benjamin a été quelqu’un d’autre.

— Maman… intervint Benjamin.

Catherine leva la main pour l’interrompre.

— Laisse-moi parler. Cette fois, je veux aller jusqu’au bout.

Les invités restaient figés, comme s’ils assistaient à une scène de théâtre dont personne n’osait troubler le déroulement.

J’espérais encore que quelqu’un prendrait la parole.

Personne ne le fit.

Catherine me désigna d’un geste.

— Depuis que cette femme est entrée dans notre famille, tout est devenu un problème. Noël, les vacances, l’argent, les repas de famille. Absolument tout.

— « Cette femme » ? répétai-je.

— Oui.

Benjamin posa alors sa fourchette avec lenteur.

— Maman, ça suffit.

Mais Catherine continua sans même le regarder.

— Pendant huit ans, j’ai essayé de t’accepter, Amandine. Vraiment. J’ai fait des efforts. Mais il y a des limites.

— Quelle limite ai-je franchie ?

— Tu m’as pris mon fils.

Au bout de la table, quelqu’un laissa échapper un soupir.

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