Et en tant qu’invités.
Son sourire s’effaça d’un coup.
— Demain, Lucie et Arthur chercheront un autre endroit où loger. Romain pourra les aider. Moi aussi, s’ils le souhaitent.
Lucie hocha la tête.
— Merci.
Isabelle entrouvrit les lèvres.
— Mais…
— Et ce n’est pas tout, ajoutai-je.
Tous les regards se tournèrent vers moi.
— Isabelle, toi aussi, tu rentreras chez toi demain.
— Quoi ?
— Tu nous as dit que les travaux dureraient une semaine. Ce matin, j’ai appelé le syndic de ton immeuble pour savoir quand nous pourrions enfin retrouver un peu de calme.
Romain me fixa, stupéfait.
— Tu as appelé ?
J’acquiesçai.
— Il m’a expliqué que les travaux à ton étage étaient terminés depuis deux jours.
Le visage d’Isabelle devint livide.
— Ça ne veut pas dire que…
— Il m’a aussi précisé que ton appartement n’avait jamais été inhabitable. Pas un seul instant.
Un silence lourd tomba.
Lucie regarda sa mère.
— Maman ?
Isabelle, cette fois, ne trouva rien à répondre.
Et soudain, tout s’emboîta dans mon esprit.
Elle n’était pas venue simplement pour passer une semaine chez nous.
Elle s’était installée d’abord, avait commencé à prendre possession de la maison, et manifestement, elle préparait le terrain pour l’arrivée de sa fille.
Peut-être même avait-elle imaginé rester ici avec eux.
— Tu pensais qu’au bout du compte vous vivriez tous chez nous ? demandai-je.
Isabelle détourna les yeux.
Je n’avais pas besoin d’une réponse plus claire.
Romain se laissa lentement tomber sur une chaise.
— Maman… qu’est-ce que tu avais vraiment prévu ?
— Je voulais garder notre famille unie !
— Non, répliquai-je. Tu voulais organiser ma vie à ma place, sans même me demander mon avis.
La soirée fut terriblement pénible.
Nous avons dîné dans un silence presque complet.
Les enfants dormirent dans la chambre d’amis.
Lucie et Arthur s’installèrent dans une autre pièce.
Quant à Isabelle, elle ne sortit pratiquement pas de la sienne.
Le lendemain matin, à neuf heures, sa valise était déjà posée près de la porte d’entrée.
Je crus qu’elle partirait furieuse, sans même dire au revoir.
Mais avant de s’en aller, elle s’approcha de moi.
— Tu as obtenu ce que tu voulais.
Je secouai la tête.
— Non, Isabelle. Ce que je voulais, c’était simplement que tu demandes avant.
Elle ne répondit pas.
Romain la raccompagna chez elle.
Ensuite, il passa toute la matinée à aider Lucie et Arthur à trouver un logement provisoire.
Ils dénichèrent un petit appartement à une vingtaine de minutes de chez nous.
Dans les semaines qui suivirent, nous avons continué à leur donner un coup de main.
Non pas parce qu’Isabelle nous y obligeait.
Mais parce que nous l’avions choisi.
Et c’est précisément cette différence qui changea tout.
Deux mois plus tard, Lucie trouva un meilleur emploi, et Arthur réussit à prendre davantage d’heures supplémentaires. Ils purent finalement s’offrir un logement plus agréable, pour une installation sur le long terme.
Même nos relations s’améliorèrent nettement.
Un dimanche, alors que je prenais un café avec Lucie, elle me confia quelque chose.
— Tu sais ce que maman m’a dit avant qu’on vienne chez vous ce jour-là ?
— Quoi donc ?
Lucie eut un petit sourire embarrassé.
— Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter. Que dans cette maison, c’était elle qui commandait, parce que Romain était son fils.
Je restai quelques secondes à la regarder.
Puis nous éclatâmes toutes les deux de rire.
Romain, lui, ne rit pas.
— Je crois que je l’ai laissée penser ça beaucoup trop longtemps, dit-il.
Je levai les yeux vers lui.
— Oui.
Il ne chercha pas à se justifier.
Et c’est peut-être justement pour cette raison que j’ai pu lui pardonner.
Depuis ce jour-là, nous avons une règle très simple.
La famille peut toujours nous demander de l’aide.
Elle peut venir nous rendre visite quand elle le souhaite.
En cas d’urgence, elle peut même rester quelques jours chez nous.
Mais personne n’a le droit de décider seul qu’il va emménager dans notre maison.
Personne ne peut débarquer sans prévenir devant notre portail avec un camion rempli de cartons, comme si tout avait déjà été réglé depuis longtemps.
Et surtout, plus personne ne crie :
« Ouvrez le portail ! »
Car ce jour-là, Isabelle a appris une leçon qu’elle n’a plus jamais oubliée :
On peut aimer sa famille de tout son cœur. Mais l’amour ne donne à personne le droit de disposer de la maison, du temps ou des décisions des autres.
