Isabelle me dévisagea comme si je venais de lui faire une offense personnelle.
— Et après ?
— Après, ils chercheront un endroit où loger.
— Ils n’ont pas les moyens de payer un autre logement !
— Alors nous réfléchirons ensemble à une vraie solution.
— Je l’ai déjà trouvée, la solution !
— Non. Ce que tu as trouvé, c’est ma maison.
Romain releva enfin la tête.
Depuis le début de cette dispute, c’était la première fois qu’il me regardait droit dans les yeux. Je crois que, précisément à cet instant, il comprit enfin ce qui se jouait réellement.
Sa mère ne demandait pas de l’aide.
Elle décidait à notre place.
Et, à bien y réfléchir, cela durait depuis des années.
À Noël, c’était elle qui décrétait où nous devions dîner. L’été, elle fixait les dates auxquelles nous étions censés venir la voir. Quand nous avions changé de voiture, elle avait évidemment eu son mot à dire sur le modèle que nous aurions dû choisir. Et lorsque j’avais refait la cuisine, elle était arrivée avec un catalogue sous le bras pour m’annoncer quels meubles « nous avions sélectionnés ».
À chaque fois, ce n’était qu’un petit pas de trop, soigneusement emballé dans du conseil bienveillant.
Mais cette fois, elle avait franchi la limite.
J’ai fini par ouvrir le portail.
Lucie se tenait dehors avec son mari, Arthur, et leurs deux enfants. Derrière eux, il n’y avait pas une simple voiture familiale.
Il y avait un fourgon de déménagement.
Un vrai.
Rempli jusqu’au toit de cartons, de sacs, de jouets et de meubles démontés.
À cette vue, le dernier doute qui me restait s’évanouit.
Lucie descendit avec un grand sourire.
— Enfin !
Elle s’avança vers moi, les bras déjà ouverts.
— Emma, tu n’imagines pas à quel point on te remercie !
Je reculai doucement, sans brutalité.
— Vous me remerciez de quoi ?
Son sourire se figea.
— Eh bien… de nous accueillir ici.
Elle jeta un regard vers sa mère.
Isabelle, elle, ne disait plus un mot.
— Je n’ai jamais donné mon accord, répondis-je.
Les yeux de Lucie s’arrondirent.
— Comment ça ?
— Ta mère vous a invités sans m’en parler avant. Pas une seule fois.
Arthur posa lentement le carton qu’il tenait dans les bras.
— Isabelle nous a dit que tout était réglé.
Je tournai les yeux vers ma belle-mère.
Voilà donc sa deuxième énorme erreur.
Elle avait menti à sa propre fille.
— Rien n’était réglé.
Lucie se tourna vers Romain.
— Tu n’en as pas parlé avec Emma ?
— Non, admit-il.
— Mais maman avait dit que…
— Parce que je savais qu’Emma finirait par accepter ! s’emporta Isabelle.
Personne ne répondit.
Même les enfants, jusque-là agités, se turent d’un coup.
Isabelle respirait vite, comme si elle cherchait de l’air.
— Vous savez quoi ? J’en ai assez que cette femme se comporte comme si elle était une étrangère dans notre famille !
Ses mots me blessèrent.
Mais, en même temps, ils rendaient tout parfaitement clair.
— Isabelle, tu es chez moi depuis quatre jours. En quatre jours, tu as réorganisé ma cuisine, décroché mes rideaux, et maintenant tu veux décider qui a le droit de vivre sous mon toit. Peut-être que le problème n’est pas que je traite quelqu’un comme un étranger. Peut-être que le problème, c’est que tu refuses de reconnaître les limites des autres.
— Je suis la mère de Romain !
— Et moi, je suis sa femme. Pas son employée. Encore moins la gérante d’un hôtel familial.
Lucie baissa les yeux.
Arthur avait l’air de vouloir disparaître sous terre.
Puis il se produisit quelque chose que je n’avais pas prévu.
Lucie prit la parole.
— Maman… Emma n’était vraiment au courant de rien ?
Isabelle pinça les lèvres.
— Elle n’avait pas besoin d’en faire tout un drame.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Un silence tomba.
— Elle ne savait vraiment pas ?
— J’avais l’intention de lui en parler.
Lucie ferma les yeux.
— Mon Dieu…
— Je l’ai fait pour vous !
— Mais tu m’avais dit qu’elle serait contente de nous voir !
Isabelle ne répondit pas.
Lucie se tourna alors vers moi.
— Emma, je suis vraiment désolée.
Sa voix n’avait plus rien à voir avec celle de quelques minutes plus tôt.
— Si j’avais su que personne ne t’avait demandé ton avis, je ne serais jamais venue ici avec toutes nos affaires.
— Je sais.
Et je le pensais sincèrement.
Ma colère ne lui était pas destinée.
Elle était pour Isabelle.
Arthur fit un pas vers moi.
— On peut chercher un hôtel pour cette nuit.
— Ce n’est pas nécessaire, répondis-je. Les enfants sont épuisés. Vous pouvez rester ici ce soir.
Un sourire victorieux apparut aussitôt sur le visage d’Isabelle.
— Tu vois ? Je savais bien que…
Je levai la main pour l’interrompre.
— Pour une seule nuit.
