— Attends, balbutia la belle-mère en clignant des yeux à plusieurs reprises, comme si les chiffres qu’elle venait de voir refusaient d’entrer dans sa tête. Mais alors… avec quoi vit Nicolas ? Qu’est-ce qu’il fait de son salaire, s’il ne met rien dans la maison ?
Virginie verrouilla son téléphone. L’image projetée sur le téléviseur disparut, et le salon retomba dans une pénombre épaisse.
— Ça, il faudra le lui demander à lui, répondit-elle en promenant son regard autour de la table. Demandez-lui combien coûtent des jantes d’origine pour sa voiture. Demandez-lui aussi pour sa nouvelle montre connectée, achetée la semaine dernière. Pour le sondeur de pêche qui prend la poussière dans le placard. Et pour ses vendredis soir au bar avec les copains.
L’oncle Pierre repoussa discrètement son assiette. Les champignons marinés, soudain, ne lui inspiraient plus le moindre appétit.
— Nicolas, demanda-t-il d’une voix assourdie, ce grand téléviseur… qui l’a payé ? Tu nous avais dit que tu l’avais acheté toi-même. Tu t’en vantais même, en disant que tu l’avais réglé comptant.
Nicolas haussa brusquement une épaule, les yeux fixés vers la fenêtre.
— Le crédit est à mon nom, répondit Virginie à sa place. Et la mensualité part tous les mois. Depuis ma carte, évidemment.
Un silence lourd, collant, s’abattit sur la cuisine. On n’entendait plus que, derrière le mur, dans l’appartement voisin, des coups de marteau étouffés.
— Camille, je crois qu’on devrait y aller, murmura l’oncle Pierre en se levant avec peine.
La tante Camille hocha vivement la tête et se mit à rassembler son sac à main avec des gestes précipités. Les invités se levèrent les uns après les autres, en évitant soigneusement de croiser le regard de Nicolas.
Chantal, elle, restait assise sans bouger. Toute son assurance habituelle, ce ton autoritaire qu’elle prenait si volontiers, s’était évaporé. Il ne restait plus qu’une femme âgée, désemparée, les mains posées sur ses genoux.
— Nicolas, dit-elle après avoir avalé sa salive. C’est vrai ? Tu vis aux frais de ta femme ?
Nicolas bondit de sa chaise si vite qu’il faillit renverser le saladier.
— Je ne vis aux frais de personne ! s’emporta-t-il. On est une famille, on a un budget commun ! Moi aussi, je participe ! Je paie l’essence pour t’emmener à ta maison de campagne, maman ! Et l’entretien de la voiture, c’est moi ! Les vidanges, c’est moi aussi !
— Un budget commun, c’est quand chacun y met sa part, le coupa Virginie d’un ton froid. Quand l’un règle le logement, les courses, les factures, et que l’autre garde son argent pour ses gadgets et ses sorties, ça porte un autre nom. Et dans cette histoire, Chantal, celle qui finance tout, c’est moi.
La belle-mère se leva lentement. Elle ne regarda ni sa belle-fille ni son fils.
— Je vais rentrer, dit-elle seulement en prenant son sac verni.
Virginie ne raccompagna personne jusqu’à la porte. Elle se contenta de ramasser les assiettes sales et de les déposer dans l’évier.
Deux semaines plus tard, Nicolas quitta l’appartement. Il transporta ses affaires chez sa mère en plusieurs voyages, sans oublier la montre connectée ni le sondeur de pêche. Virginie ne fit pas de scène, ne réclama pas d’excuses, ne chercha même pas à discuter. Elle changea simplement la serrure.
Le budget séparé se révéla pour lui une épreuve bien trop lourde.
Quant au téléviseur, Virginie continua de le payer. Après tout, l’écran était vraiment excellent, surtout lorsqu’on regardait un film dans le calme.
