Pour Nicolas.
Toujours pour Nicolas.
Mais dix minutes plus tard, Brigitte renversa du vin sur la nappe.
Elle resta là, à regarder la tache rouge s’élargir lentement sur le tissu blanc, comme si cela ne la concernait pas.
Puis sa voix claqua depuis la salle à manger :
— Marie !
J’étais dans la cuisine.
— Quoi ?
— Viens essuyer ça.
Cette fois, je ne fis même pas un pas.
— Il y a des serviettes dans le tiroir juste à côté de toi.
Un silence tomba.
Quelques secondes après, elle apparut dans l’encadrement de la porte.
— Je t’ai demandé de venir nettoyer.
— Et moi, je t’ai indiqué où se trouvaient les serviettes.
— Tu ne pourrais pas arrêter deux minutes de répondre ?
— Et toi, tu ne pourrais pas arrêter de me donner des ordres ?
Son visage changea aussitôt.
Elle s’avança vers moi, le menton relevé.
— Écoute-moi bien. Quand toute la famille est là, c’est toi qui t’occupes des invités. C’est comme ça que ça se passe.
— Pas chez moi.
— Oh, ça suffit avec ton éternel “chez moi” !
— Pourquoi ? Ça te dérange ?
Les joues de Brigitte virèrent au rouge.
Puis, brusquement, devant tout le monde, elle me hurla dessus :
— Tais-toi et fais ce qu’on te dit !
Le silence qui suivit fut presque absolu.
Je regardai cette femme qui, depuis des années, testait mes limites millimètre par millimètre.
La première année de notre mariage, elle avait réorganisé mes placards de cuisine.
La deuxième, elle avait obtenu une clé “au cas où”.
Ensuite, elle avait commencé à entrer sans même sonner.
Plus tard, c’était elle qui décidait où nous devions passer Noël.
Où nous partions en vacances.
Combien nous étions censés dépenser.
Quels meubles il fallait acheter.
Elle s’était même permis de donner son avis sur le moment où nous devrions penser à avoir des enfants.
Et chaque fois que je protestais, Nicolas se contentait de me dire :
— Elle est comme ça. Ne le prends pas pour toi.
Mais ce jour-là, quelque chose se brisa en moi.
Ou peut-être que ce fut l’inverse.
Quelque chose, enfin, se remit à sa place.
J’essuyai lentement mes mains.
Puis je plantai mon regard dans celui de Brigitte.
— Et toi, on dirait que tu as complètement oublié dans quelle maison tu te permets de distribuer tes ordres.
Son visage se figea.
— Pardon ?
— Tu m’as très bien entendue.
Nicolas bondit de sa chaise.
— Marie…
Je levai la main pour l’arrêter.
— Non, Nicolas. Cette fois, tu vas m’écouter jusqu’au bout.
Il resta immobile.
Je me tournai alors vers les invités.
— Puisque tout le monde est là, autant mettre certaines choses au clair.
Brigitte laissa échapper un rire méprisant.
— Quelle comédie…
— Cette maison m’appartient.
Elle haussa les épaules.
— Nous savons tous que vous l’avez achetée ensemble.
— Non.
À cet instant, Nicolas baissa les yeux.
Et je compris immédiatement.
Brigitte ne le savait pas.
Je regardai mon mari.
— Tu ne lui as jamais dit ?
Il se gratta la nuque, mal à l’aise.
— Ce n’était pas important.
— Qu’est-ce qui n’était pas important ? demanda Céline.
Je souris, mais il n’y avait aucune joie dans ce sourire.
— J’ai acheté cette maison deux ans avant d’épouser Nicolas.
Personne ne dit un mot.
— Avec mon argent.
Brigitte cligna des yeux.
— Ça ne change rien.
— Si. Au contraire, ça change beaucoup de choses.
— Nicolas est ton mari.
— Oui. Mon mari. Pas mon propriétaire.
Une des tantes se racla nerveusement la gorge.
Brigitte posa les mains sur ses hanches.
— Et maintenant, tu comptes peut-être nous mettre tous dehors ?
