— Chaque fois que tu répètes que je paie tout, tu sais très bien que ce n’est pas la vérité. Et moi, j’ai eu tort de me taire, simplement parce que je voulais éviter les disputes.
Sylvie devint livide.
— Je voulais seulement te protéger.
— Me protéger de qui ?
Elle ne trouva rien à répondre.
— Clara est ma femme, maman. Je n’ai besoin de personne pour me défendre contre elle.
La sœur de Thomas baissa les yeux, comme pour dissimuler le petit sourire qui venait de lui échapper.
Soudain, Sylvie se leva d’un bond.
— Puisque ma présence dérange, je vais partir.
Je ne dis rien.
Thomas non plus.
Elle s’attendait sans doute à ce que quelqu’un se lève, la retienne, la suive dans l’entrée. Mais personne ne bougea.
Elle attrapa son sac posé sur une chaise. Avant de quitter la pièce, elle se tourna encore une fois vers moi.
— Tu n’avais pas besoin de m’humilier devant tout le monde.
Je la regardai quelques secondes sans baisser les yeux.
— Je ne vous ai pas humiliée, Sylvie.
Je désignai le dossier refermé sur la table.
— J’ai simplement placé des chiffres à côté de vos paroles.
Son visage se figea.
— Et si ces chiffres vous mettent mal à l’aise, alors le problème ne vient peut-être pas des relevés bancaires.
Sylvie partit sans dire au revoir.
La porte claqua derrière elle.
Pendant un court instant, un silence épais tomba sur la pièce.
Puis l’un des cousins de Thomas se racla la gorge.
— Bon… il reste encore du gâteau ?
Un rire général éclata.
Même moi, je ris.
La tension, qui nous avait tous tenus immobiles, se dissipa d’un coup.
Seul Thomas ne riait pas.
Il resta assis, les yeux fixés sur le dossier. Plus tard, lorsque les invités furent partis, il m’aida à débarrasser la table.
— Pardonne-moi, dit-il enfin.
— Pour quoi ?
— Pour ne pas l’avoir arrêtée bien plus tôt.
Je continuai à ranger les assiettes dans le lave-vaisselle.
— Oui.
Je ne cherchai pas à adoucir ma réponse.
Parce que c’était exactement cela.
Thomas hocha lentement la tête.
— Je croyais qu’en me taisant, je préservais la paix.
Je refermai la porte du lave-vaisselle, puis je me tournai vers lui.
— Ton silence n’a jamais protégé la paix, Thomas. Il a seulement fait en sorte que tout le poids du problème retombe sur moi.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis il acquiesça.
— Ça ne se reproduira plus.
Je ne savais pas s’il tiendrait cette promesse.
Seul le temps pourrait le prouver.
Mais quelque chose changea malgré tout.
Pendant les trois semaines qui suivirent, Sylvie ne vint pas une seule fois chez nous.
Lorsqu’elle finit par passer prendre un café, elle était étrangement calme.
Elle observa les nouveaux rideaux du salon.
Puis ma robe.
Même la lampe que nous avions achetée récemment retint son attention pendant plusieurs longues secondes.
J’attendis la remarque.
Elle ne vint pas.
Finalement, en reposant sa tasse, Sylvie se contenta de dire :
— Elle est jolie, cette lampe.
Je la regardai.
— Merci.
C’est tout.
Je n’avais pas besoin d’excuses parfaites.
Ni d’une grande réconciliation théâtrale, avec des larmes et de belles phrases.
Car ce dimanche-là, entre Sylvie et moi, quelque chose s’était installé. Quelque chose de bien plus important que tous les relevés bancaires que j’avais étalés sur la table.
Une limite.
Une frontière qui, pendant onze ans, n’avait jamais existé.
Et à partir de ce dimanche, plus personne n’osa la franchir.
