Je sortis encore une feuille du dossier.
— La rénovation de la cuisine, celle dont vous avez affirmé que Thomas l’avait payée : 8 700 euros. Le virement est parti de mon compte.
Je posai un autre document sur la table.
— La voiture : 12 000 euros d’apport. Là encore, c’était moi.
Puis une nouvelle page.
— Nos vacances de l’an dernier : les billets d’avion, l’hôtel. Tout a été réglé par moi également.
Sylvie fixait les papiers d’un regard dur, sans même tendre la main pour les prendre.
— Très bien, mais Thomas aussi paie des choses.
— Bien sûr.
Je tournai les yeux vers mon mari.
— Je n’ai jamais prétendu le contraire.
Ensuite, je reportai mon attention sur Sylvie.
— Nous sommes mariés. Nous travaillons tous les deux, et nous participons tous les deux aux dépenses du foyer. Nous n’avons jamais transformé notre vie commune en concours pour savoir lequel de nous deux dépense le plus.
— Alors je ne comprends pas cette mise en scène, lâcha-t-elle.
— Cette mise en scène, c’est vous qui l’avez provoquée en me traitant de parasite devant toute la famille.
Plus personne ne bougea.
Je repris d’une voix calme :
— Et je n’ai pas encore terminé.
Sylvie pinça les lèvres. Je sortis alors le dernier relevé bancaire.
— Il y a deux ans, Thomas est resté six mois sans emploi.
Ma belle-mère se tourna aussitôt vers son fils.
— Quoi ?
Thomas ferma les yeux une seconde, comme s’il encaissait un coup.
Sylvie le dévisagea.
— De quoi parle-t-elle ?
— Maman…
— Tu as été au chômage ?
— Oui.
— Pendant six mois ?
— Oui.
Son visage se transforma.
— Mais tu m’avais dit que tu travaillais depuis la maison.
Thomas inspira profondément.
— Je ne voulais pas que tu t’inquiètes.
Je désignai le document posé devant moi.
— Durant ces six mois, j’ai payé seule le crédit immobilier, toutes les factures, les courses et le prêt de la voiture.
Sylvie entrouvrit la bouche.
Aucun son n’en sortit.
— Et je ne le lui ai jamais reproché, poursuivis-je. Pas une seule fois.
La sœur de Thomas regarda leur mère.
— Maman, je crois que ça suffit vraiment, maintenant.
Mais je n’avais pas encore fini.
— Vous savez ce qui est le plus intéressant dans tout ça ?
Sylvie me lança un regard sombre.
— Quand Thomas a retrouvé du travail, nous avons décidé de gérer notre argent exactement comme avant. Parce que nous formons une famille. Parfois, l’un porte davantage le poids. Parfois, c’est l’autre.
Je refermai le dossier.
— C’est ça, un mariage.
Sylvie croisa les bras contre sa poitrine.
— Je n’avais pas besoin de savoir tout ça.
— Exactement.
J’acquiesçai doucement.
— Vous n’aviez pas besoin de le savoir.
Je me penchai légèrement vers elle.
— Mais dans ce cas, vous n’aviez pas non plus le droit d’inventer votre propre version.
Un silence absolu tomba dans la pièce.
Ce fut finalement Thomas qui parla.
— Maman, Clara a raison.
Sylvie le regarda comme s’il venait de la trahir.
— Alors maintenant, tu prends son parti ?
— Je ne prends le parti de personne.
— Bien sûr que si !
— Non, maman. Je dis enfin quelque chose que j’aurais dû dire il y a des années.
Je levai les yeux vers lui.
Thomas prit une longue inspiration.
— Clara ne vit pas à mes crochets.
Sylvie resta figée.
— Au contraire, continua-t-il. Quand j’ai perdu mon emploi, c’est elle qui a maintenu notre foyer à flot financièrement.
— Thomas…
— Laisse-moi finir.
En onze ans de mariage, c’était peut-être la première fois que j’entendais une telle fermeté dans sa voix.
