— Maman…
Pendant une seconde, j’ai cru qu’il allait prendre ma défense.
Mais Françoise ne lui en laissa pas le temps.
— Quoi, maman ? Charlotte est épuisée. Elle a énormément de choses à faire.
Un sourire m’échappa malgré moi.
— Charlotte a énormément de choses à faire ?
— Oui.
— Et donc, c’est à moi d’interrompre mon propre travail ?
— N’exagère pas. Tu es à la maison.
Encore cette phrase.
Tu es à la maison.
Comme si mon salaire tombait sur notre compte par enchantement. Comme si je n’avais pas de clients. Comme si les huit ou neuf heures que je passais chaque jour devant mon ordinateur n’étaient qu’une sorte de passe-temps confortable.
Nicolas se frotta le front, visiblement mal à l’aise.
— Aurélie, tu pourrais peut-être passer chez elle un moment quand tu auras terminé…
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Quand j’aurai terminé quoi ?
— Ton travail.
— Je finis à dix-huit heures.
— Alors après.
Je laissai échapper un petit rire, très bref.
Pas parce que c’était drôle.
Mais parce qu’à cet instant précis, quelque chose devint limpide. Ma belle-mère n’était pas la seule à considérer que mon temps avait moins de valeur que celui des autres.
— Parfait, dis-je.
Le visage de Nicolas se détendit aussitôt.
Françoise, elle, eut un sourire satisfait.
— Je savais bien que tu finirais par entendre raison.
— Je n’ai pas fini.
Son sourire s’effaça.
Je refermai l’écran de mon ordinateur portable, car ma réunion allait commencer d’une minute à l’autre et je voulais mettre un terme à cette conversation au plus vite.
— Je peux aller chez Charlotte après le travail. À une condition.
— Quelle condition ? demanda Nicolas.
— Demain, tu iras chez mon frère, et tu lui nettoieras la salle de bains, la cuisine et les vitres.
Nicolas me fixa comme si je venais soudain de parler une langue inconnue.
— Pardon ?
— Mon frère travaille beaucoup. Je suis sûre qu’un coup de main lui ferait plaisir.
— Aurélie, moi aussi je travaille.
— Exactement.
Un silence tomba.
Françoise fut la première à le rompre.
— Ça n’a rien à voir.
— Pourquoi ?
— Parce que Nicolas, lui, va travailler à l’extérieur.
Je m’adossai à ma chaise.
— Je vois.
Elle sembla comprendre seulement à ce moment-là ce qu’elle venait de dire.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Si, Françoise. C’est exactement ce que tu voulais dire.
Nicolas leva les mains d’un air conciliant.
— On n’est pas obligés d’en faire toute une histoire.
— Je n’en fais pas une histoire. J’essaie seulement de clarifier une chose que, manifestement, ni toi ni ta mère ne voulez comprendre.
Je le regardai d’abord lui, puis elle.
— De neuf heures du matin à dix-huit heures, mon appartement est aussi mon lieu de travail. Le fait que mon bureau se trouve à cinq mètres du réfrigérateur ne signifie pas que je suis disponible.
Françoise se redressa brusquement.
— Autrefois, les femmes savaient travailler, tenir une maison et aider leur famille sans transformer la moindre demande en scandale.
— Dans ce cas, Charlotte peut très bien le faire aussi.
Ma belle-mère resta muette.
— Ou bien cette règle ne s’applique qu’à moi ?
— Charlotte a deux enfants.
— Qui sont à l’école jusqu’à seize heures aujourd’hui.
— Elle est fatiguée.
— Moi aussi.
— C’est ta belle-sœur.
— Justement. Je suis sa belle-sœur, pas sa femme de ménage.
L’expression de Françoise se durcit.
— Tu n’as pas à me parler sur ce ton.
— Et toi, tu n’as pas à entrer chez moi pour décider de mon après-midi sans même me demander mon avis.
Nicolas tenta encore d’intervenir.
— Aurélie…
— Non, Nicolas. Pas cette fois. Cette fois, je vais aller jusqu’au bout.
Je me levai.
Pendant des années, j’avais tout fait pour éviter les conflits. Quand Françoise m’appelait à dix heures du matin pour me demander d’aller chercher son ordonnance à la pharmacie, j’y allais.
Quand elle avait besoin que quelqu’un reste chez elle pour attendre le plombier, je trouvais toujours un moyen d’accepter.
