— Si tu travailles depuis la maison, c’est bien que tu as du temps libre, déclara ma belle-mère, Françoise, en reposant sa tasse de café sur la table. Après le déjeuner, tu iras chez ma fille pour faire le ménage.
Pendant quelques secondes, je fus persuadée d’avoir mal entendu.
Je retirai lentement les mains du clavier et levai les yeux vers elle. Nous étions dans ma cuisine. Mon ordinateur portable était ouvert devant moi, mon casque traînait près de mon carnet, et sur l’écran s’affichait déjà l’invitation à une visioconférence qui devait commencer dans douze minutes.
— Pardon ? demandai-je.
Françoise soupira, comme si devoir répéter une chose aussi évidente l’épuisait d’avance.

— J’ai dit qu’après le déjeuner, tu passerais chez Charlotte. Elle a besoin d’aide pour nettoyer.
Je jetai un coup d’œil à l’horloge.
11 h 48.
— Françoise, je travaille.
Ma belle-mère eut un sourire moqueur et désigna mon ordinateur d’un geste vague.
— Allons, Aurélie. Tu es assise chez toi.
Je pinçai les lèvres.
Depuis quatre ans, j’occupais un poste de cheffe de projet dans une agence de design. Deux ans plus tôt, l’entreprise avait fermé ses bureaux physiques, et presque toute l’équipe était passée au télétravail.
J’avais des réunions, des clients, des rapports à rendre, des délais à respecter et des horaires fixes, exactement comme n’importe quelle personne qui part chaque matin dans un bureau.
Mais, aux yeux de Françoise, rien de tout cela n’avait de valeur. Si je ne franchissais pas la porte à huit heures avec un sac sur l’épaule, alors j’étais forcément disponible.
Disponible pour réceptionner des colis. Disponible pour attendre un réparateur.
Disponible pour la conduire chez le médecin. Disponible pour faire des courses.
Disponible pour préparer des plats lors des repas de famille.
Et, apparemment, disponible désormais pour aller astiquer l’appartement de sa fille.
— Je ne peux pas y aller, dis-je. J’ai deux réunions cet après-midi, et je dois livrer un projet avant dix-huit heures.
Françoise fronça les sourcils.
— Tu ne peux pas t’en occuper ce soir ?
Je la regardai sans détour.
— Non.
— Ces derniers temps, tu es devenue vraiment difficile à vivre.
Je me tournai de nouveau vers mon ordinateur.
— Mon caractère n’a rien à voir là-dedans. C’est mon travail.
— Je ne te demande pas de traverser la moitié du pays, répliqua-t-elle. Charlotte habite à quinze minutes d’ici.
— Même si elle vivait à l’étage au-dessus, je n’irais pas.
Françoise se figea.
— Comment ?
C’est à cet instant que mon mari, Nicolas, entra dans la cuisine.
Il cherchait quelques papiers dans la chambre et, en apparaissant sur le seuil, il ajustait sa montre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Françoise se tourna aussitôt vers lui.
— Ta femme dit qu’elle refuse d’aider ta sœur.
Je fermai les yeux une seconde.
Évidemment.
Elle venait de retourner la scène avec une précision parfaite.
Il n’était plus question du fait qu’elle avait décidé, de sa propre autorité, que je devais interrompre ma journée de travail pour aller nettoyer l’appartement de quelqu’un d’autre.
En un instant, j’étais devenue simplement « celle qui ne veut pas rendre service ».
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, répondis-je.
— Alors va chez elle, lança Françoise.
— Non.
Nicolas posa les yeux sur moi.
— Aurélie, qu’est-ce qui s’est passé exactement ?
— Ta mère vient de m’annoncer qu’après le déjeuner je devais aller faire le ménage chez Charlotte, parce qu’à son avis je suis libre, uniquement parce que je travaille depuis la maison.
Nicolas ouvrit la bouche.
Puis il tourna les yeux vers sa mère.
