je déplaçais mes rendez-vous.
Quand Charlotte avait besoin de quelqu’un pour réceptionner un colis, je donnais mon adresse sans discuter.
Et lorsqu’un dîner de famille était prévu, c’était souvent moi qui préparais la moitié des plats, sous prétexte que, de toute façon, je travaillais « à la maison ».
Pris séparément, chacun de ces services semblait minuscule.
Le problème, c’était autre chose.
À leurs yeux, ce n’étaient pas des services.
C’étaient des obligations.
— À partir d’aujourd’hui, dis-je, je ne suis plus disponible pendant mes heures de travail.
Françoise croisa les bras.
— Je vois.
— Tant mieux.
— Dans ce cas, ne viens pas réclamer l’aide de cette famille le jour où tu en auras besoin.
La phrase me blessa.
Pas parce qu’elle ressemblait à une menace.
Mais parce qu’elle révélait exactement la manière dont elle concevait nos rapports.
Comme un marché.
De l’obéissance contre un semblant d’acceptation.
— Très bien, répondis-je.
Françoise attrapa son sac à main d’un geste sec.
— Viens, Nicolas. On s’en va.
Mon mari ne bougea pas.
— Maman, je…
— J’ai dit qu’on partait.
— Nicolas n’a aucune raison de partir, intervins-je. C’est aussi chez lui ici.
Françoise me lança un regard chargé de colère.
— Depuis que tu gagnes plus d’argent, tu es devenue invivable.
Nicolas pâlit aussitôt.
— Maman.
Je restai parfaitement immobile.
— Comment sais-tu seulement combien je gagne ?
Un silence lourd tomba dans la cuisine.
Françoise regarda Nicolas.
Moi aussi.
Mon mari baissa les yeux.
À cet instant, le ménage n’avait plus la moindre importance.
— Nicolas, repris-je lentement. Tu as dit à ta mère combien je gagnais ?
— C’est venu dans la conversation, c’est tout.
— Quelle conversation ?
— Aurélie, pas maintenant…
— Quelle conversation ? répétai-je.
Françoise serra plus fort la anse de son sac.
— Ça n’a aucune importance.
— Pour moi, si.
Nicolas poussa un profond soupir.
— Maman parlait de Charlotte. Elle veut prendre un prêt immobilier pour acheter un appartement plus grand, et…
J’attendis.
— Et ?
— J’ai dit qu’on pourrait peut-être lui donner un petit coup de main.
Je sentis mon sang se glacer.
— Pardon ?
— Je n’ai rien promis.
— Combien ?
— Aurélie…
— Combien, Nicolas ?
Ce fut Françoise qui répondit à sa place.
— Quinze mille euros.
Je les fixai tous les deux, incapable de détourner le regard.
Soudain, tout devenait limpide.
Les questions de Françoise sur mes projets.
Ses remarques pour savoir si mon entreprise « payait bien ».
Son intérêt soudain pour nos économies.
Les interrogations de Charlotte sur notre éventuelle envie d’acheter une nouvelle voiture cette année.
Ils n’avaient donc pas seulement prévu d’utiliser mon temps.
Ils avaient aussi commencé à compter sur mon argent.
— Donc, si je comprends bien, dis-je d’une voix très calme, je dois d’abord nettoyer son appartement, puis l’aider à en financer un autre.
— Personne n’a dit ça, protesta Nicolas.
— Ta mère vient précisément de le dire.
— J’ai simplement dit que, dans une famille, on doit s’entraider, répliqua Françoise.
— Alors aide-la toi-même.
— Avec ma retraite, je ne peux pas sortir quinze mille euros comme ça.
— Et mon salaire n’est pas destiné à financer les choix de Charlotte.
Françoise ouvrit la porte.
— Un jour, tu regretteras la façon dont tu traites ta famille.
— Peut-être.
Je soutins son regard sans ciller.
— Mais aujourd’hui, j’ai une réunion.
Puis je refermai la porte de la cuisine.
Le soir, Nicolas tenta de me parler.
J’étais en train de dîner lorsqu’il s’assit en face de moi.
— Maman est allée trop loin.
— Oui.
— Mais je suis sûr qu’elle ne voulait pas te blesser.
— Ce qu’elle voulait m’importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’elle a fait.
Nicolas garda le silence.
— Et ce qui me dérange encore davantage, ajoutai-je, c’est que tu lui aies parlé de nos économies.
