« Si tu travailles depuis la maison, ça veut dire que tu as du temps libre » lança Françoise, tandis que Stéphanie, exaspérée, regardait l’invitation à sa visioconférence

Ce mépris quotidien était révoltant et inacceptable.
Histoires

— Maman…

Pendant une seconde, j’ai cru qu’il allait enfin prendre ma défense.

Mais Françoise ne lui laissa même pas le temps de continuer.

— Quoi, maman ? Anaïs est à bout, elle n’en peut plus. Elle a énormément de travail.

Un sourire m’échappa malgré moi.

— Anaïs a énormément de travail ?

— Oui.

— Et c’est pour ça que je devrais interrompre le mien ?

— Ne dramatise pas, Stéphanie. Tu es bien à la maison, non ?

Encore cette phrase.

Tu es à la maison.

Comme si mon salaire tombait tout seul sur notre compte, par une espèce de miracle invisible.

Comme si je n’avais ni clients, ni délais, ni responsabilités.

Comme si les huit ou neuf heures que je passais chaque jour devant mon ordinateur n’étaient qu’une occupation agréable, un passe-temps entre deux cafés.

Xavier se frotta le front, visiblement mal à l’aise.

— Stéphanie, peut-être que tu pourrais passer chez elle un moment quand tu auras terminé…

Je tournai lentement la tête vers lui.

— Terminé quoi ?

— Ton travail.

— Je finis à dix-huit heures.

— Alors après.

Je laissai échapper un petit rire.

Pas parce que la situation avait quoi que ce soit de drôle.

Mais parce qu’à cet instant précis, quelque chose devint limpide.

Ce n’était pas seulement ma belle-mère qui estimait que mon temps valait moins que celui des autres.

— Parfait, dis-je.

Le visage de Xavier se détendit aussitôt.

Françoise, elle, afficha un sourire satisfait.

— Je savais bien que tu finirais par retrouver la raison.

— Je n’ai pas fini.

Son sourire s’effaça d’un coup.

Je refermai l’écran de mon ordinateur portable, car ma réunion allait commencer d’une minute à l’autre et je voulais mettre un terme à cette discussion rapidement.

— Je peux aller chez Anaïs après ma journée de travail. À une condition.

— Quelle condition ? demanda Xavier.

— Demain, tu iras chez mon frère et tu lui nettoieras la salle de bains, la cuisine et les fenêtres.

Xavier me fixa comme si je venais soudain de lui parler dans une langue inconnue.

— Pardon ?

— Mon frère travaille beaucoup. Je suis sûre qu’un peu d’aide lui ferait plaisir.

— Stéphanie, moi aussi je travaille.

— Justement.

Un silence lourd tomba sur la pièce.

Ce fut Françoise qui le brisa la première.

— Ça n’a absolument rien à voir.

— Pourquoi ?

— Parce que Xavier, lui, va travailler à l’extérieur.

Je m’adossai à ma chaise.

— Je vois.

Françoise parut comprendre trop tard ce qu’elle venait de dire.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Si, Françoise. C’est exactement ce que tu voulais dire.

Xavier leva les mains dans un geste d’apaisement.

— On n’est pas obligés d’en faire toute une histoire.

— Je n’en fais pas une histoire. J’essaie simplement de clarifier quelque chose que, de toute évidence, vous refusez tous les deux de comprendre.

Je regardai d’abord mon mari, puis sa mère.

— De neuf heures du matin à dix-huit heures, mon appartement est aussi mon lieu de travail. Le fait que mon bureau soit à cinq mètres du réfrigérateur ne signifie pas que je suis disponible.

Françoise se leva brusquement.

— Avant, les femmes savaient travailler, s’occuper de leur maison et aider leur famille sans transformer la moindre demande en tragédie.

— Alors Anaïs devrait très bien y arriver aussi.

Ma belle-mère resta muette.

— Ou bien cette règle ne s’applique qu’à moi ?

— Anaïs a deux enfants.

— Qui sont à l’école jusqu’à seize heures aujourd’hui.

— Elle est fatiguée.

— Moi aussi.

— C’est ta belle-sœur.

— Exactement. Je suis sa belle-sœur, pas sa femme de ménage.

L’expression de Françoise se durcit.

— Tu n’as vraiment pas à me parler sur ce ton.

— Et toi, tu n’as pas à entrer chez moi pour disposer de mon après-midi sans même prendre la peine de me demander mon avis.

Xavier tenta encore d’intervenir.

— Stéphanie…

— Non, Xavier. Pas cette fois. Cette fois, je vais aller jusqu’au bout.

Je me levai.

Pendant des années, j’avais tout fait pour éviter les conflits. Quand Françoise m’appelait à dix heures du matin pour me demander d’aller chercher son ordonnance à la pharmacie, j’y allais.

Quand elle avait besoin que quelqu’un reste dans son appartement pour attendre le plombier, c’était encore vers moi qu’elle se tournait.

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