Il dura encore près de quatre minutes. On y entendait des rires, des mètres carrés distribués comme des parts de gâteau, puis cette idée lancée sans gêne : « Ensuite, on la poussera complètement dehors. » Véronique écouta jusqu’au bout, sans appuyer une seule fois sur pause.
— Bien, dit-elle enfin. Parfait, même. C’est finalement plus clair que je ne l’imaginais.
— Plus clair ? demanda Anaïs, déconcertée.
— Oui. Avant, je supposais. Maintenant, je sais. Les soupçons font hésiter. La certitude, elle, oblige à agir.
La réunion familiale fut fixée au dimanche, chez Michèle Roussel. Véronique arriva la première et choisit une place d’où elle pouvait voir chaque personne entrer. Odette Gautier s’installa dans un fauteuil au dossier haut. Jacqueline prit place non loin d’elle. Sébastien, fidèle à lui-même, resta près de sa mère.
— Alors ? Tu as réfléchi ? lança Michèle Roussel, sans même prendre la peine de dire bonjour.
— J’ai réfléchi. Mais avant, une petite précision. Sébastien, tu considères toujours que mon appartement fait partie de la réserve familiale ?
— Il est vide ! C’est absurde de le laisser comme ça !
— Un logement vide ne devient pas pour autant un bien collectif. C’est mon appartement vide. Comme une étagère vide chez moi, ou une soirée libre dans mon agenda. J’ai le droit de ne pas les remplir avec vous.
— Écoute-moi bien ! gronda Odette Gautier en se redressant. On t’a accueillie ici, nourrie, acceptée ! Et toi, tu t’accroches à des mètres carrés ! Tu n’as donc aucune honte ?
— La honte peut être très utile, répondit Véronique avec calme. Mais curieusement, on l’exige toujours de celui qui donne, jamais de celui qui réclame.
— Insolente ! cria Jacqueline.
— Jacqueline, vous avez fait entrer vos affaires dans un appartement qui ne vous appartient pas, sans l’accord de sa propriétaire. L’insolence est bien présente dans cette pièce, mais elle n’est pas assise sur ma chaise.
Sébastien abattit sa paume sur l’accoudoir.
— Ça suffit, tes phrases bien tournées ! Dans cette famille, tu vis selon mes règles. Si ça ne te plaît pas, la porte est ouverte !
— Justement, les portes sont un excellent sujet. Nous y reviendrons, dit Véronique. Pour l’instant, écoutez plutôt ceci. Ce ne sera pas long : quatre minutes cinquante secondes.
Elle posa son téléphone sur la table et lança l’enregistrement.
La voix d’Odette Gautier envahit aussitôt la pièce : « Commence par l’épuiser avec le travail. Une personne fatiguée finit toujours par signer. »
Jacqueline se leva à moitié.
— D’où tu sors ça ?!
— De la famille. Les meilleures choses viennent toujours de la famille, répondit Véronique, les yeux fixés sur Sébastien.
L’enregistrement continua. On entendit : « Elle marche au doigt et à l’œil avec moi. » Puis : « On le lui arrachera. » Puis encore : « Après, on la poussera complètement dehors. » Le silence devint si dense qu’on n’entendait plus que le grésillement du haut-parleur.
Michèle Roussel se précipita vers le téléphone.
— Éteins ça !
— Non. Nous irons jusqu’au bout. Vous avez su le dire, vous saurez l’entendre.
— C’est immonde ! hurla Jacqueline, d’une voix soudain aiguë et cassante. Qui a enregistré ? Anaïs ? Cette petite peste d’Anaïs ?
— Mon appartement est peut-être petit, je ne le nie pas, mais il m’appartient. Et vous, qu’est-ce qu’il vous reste vraiment, dites-moi ?
Véronique ne détourna pas les yeux.
— Anaïs a été plus honnête que vous tous réunis. Elle a emporté la vérité hors de cette maison, pas mes clés.
Sébastien était livide. Ses mains reposaient sur ses genoux comme si elles ne lui appartenaient plus.
— Véro… ce n’était pas comme ça. On m’a entraîné là-dedans. Je ne voulais pas.
— Tu ne voulais pas, mais tu as donné les clés. Tu ne voulais pas, mais tu as annulé les billets. Tu ne voulais pas, mais tu savais où je gardais mes papiers. Sébastien, ton “je ne voulais pas” est d’une activité remarquable. Il travaille sans jamais se reposer.
— J’étais perdu !
— Non. Tu n’étais pas perdu. Tu as choisi. Simplement, tu as choisi en espérant que personne ne le remarquerait. Mais un choix discret devient assourdissant dès qu’on le met en pleine lumière.
Michèle Roussel passa alors au cri strident :
— Et qui es-tu, toi, pour juger mon fils ? Tu es arrivée dans une maison déjà faite, tu n’y as rien apporté !
— J’y ai apporté du respect, répondit Véronique. Et vous m’avez montré ce que vous en faisiez.
