« Vous avez acheté une maison ? Parfait ! Nous avons déjà décidé, tous ensemble, que nous passerions l’été chez vous » annonça Brigitte Dupont en posant ses deux mains sur la table, un air pleinement satisfait

Joie fragile, famille déjà trop exigeante.
Histoires

— On avisera, répondit Stéphanie André. Les enfants insistaient tellement pour voir la maison.

Son fils aîné filait déjà vers la remise, tandis que la petite dernière se hissait sur la pointe des pieds pour regarder par les fenêtres.

— N’entrez surtout pas dans la remise, il y a des outils, prévint Hélène Michel.

Stéphanie se contenta d’un geste vague.

— Ils font attention.

Hélène dut pourtant rattraper elle-même les enfants et fermer la porte de la remise. Pendant ce temps, Jules Gautier transportait à l’intérieur les sacs que les proches avaient apportés.

Les invités prirent leurs aises avec une rapidité étonnante. Thierry Lopez longea la clôture, examinant l’endroit où il serait le plus pratique d’installer un barbecue. Bernard Dupont inspecta les pommiers et déclara que deux branches auraient besoin d’être coupées. Stéphanie, elle, fit le tour de la maison, ouvrit les portes des deux chambres et demanda laquelle était réservée aux visiteurs.

— Nous n’avons pas de vraie chambre d’amis, répondit Hélène.

— Et celle-ci ?

Stéphanie désignait la petite pièce où le couple avait provisoirement empilé des cartons, des outils et des matériaux pour les travaux.

— Ce sera le bureau de Jules.

— On pourrait mettre le bureau près de la fenêtre et garder un canapé pour dormir.

— Nous n’avons pas encore décidé de l’aménagement.

Stéphanie sourit, comme si Hélène n’avait simplement pas saisi une évidence.

— Je vous propose juste la solution la plus pratique.

Hélène ne répondit pas. Elle retourna dans la cuisine et se mit à ranger les provisions apportées par les visiteurs.

Après le thé, Brigitte Dupont parcourut l’assemblée du regard et aborda enfin le vrai sujet.

— Vous avez acheté une maison, c’est merveilleux ! Alors, en famille, nous avons déjà décidé de passer l’été chez vous.

Elle lança cela d’un ton léger, presque joyeux, persuadée que son fils allait approuver aussitôt.

Hélène regarda par la fenêtre. Il restait encore plusieurs semaines avant la fin août, mais l’intonation de sa belle-mère ne laissait aucun doute : il n’était pas seulement question de cet été-là. Dans l’esprit de la famille, les saisons à venir étaient déjà partagées.

— Qui a décidé exactement ? demanda Hélène.

— On en a parlé dans le groupe, expliqua Stéphanie. Maman et papa viendront en semaine, et nous, avec les enfants. Thierry devra travailler une partie du mois d’août, donc il fera des allers-retours en ville.

— Quel groupe ?

— On a un groupe familial à part.

Jules releva brusquement la tête.

— Pourquoi je n’y suis pas ?

Stéphanie haussa les épaules.

— On l’a créé vite fait pour ne pas encombrer l’autre avec nos discussions.

— Donc vous avez organisé l’utilisation de notre maison sans nous demander notre avis ? précisa Hélène.

— Ne présente pas les choses comme ça, intervint Brigitte Dupont. Personne ne compte s’approprier la maison. Nous voulons seulement passer du temps ensemble.

Elle se leva de table et fit quelques pas vers le couloir.

— Bernard et moi prendrons la chambre près de la cuisine. La nuit, ce n’est pas pratique pour nous d’aller trop loin. Stéphanie dormira avec les enfants dans l’autre pièce. Thierry pourra apporter un lit pliant.

Hélène se tourna vers son mari.

Jules cligna des yeux, désorienté, puis fixa sa mère.

— Et nous, on dormira où ?

— Vous êtes jeunes. On peut installer une bonne tente dans le jardin. En août, il fait chaud.

Pendant quelques secondes, Jules resta muet.

— Tu es en train de nous proposer de quitter notre propre chambre ?

— Pas tout le temps. On alternera. Et puis, de toute façon, vous aviez prévu de vous occuper du terrain.

Stéphanie appuya aussitôt sa mère :

— Les enfants ont besoin d’un rythme stable, ils dormiront mal sous une tente. Vous, vous pouvez prendre ça comme quelques nuits au grand air.

Hélène observait le visage de son mari. Jules avait déjà entrouvert la bouche, prêt à prononcer sa phrase habituelle : « Bon, on trouvera bien une solution. » Elle reconnut cet instant à son sourire tendu et à l’inspiration précipitée qu’il venait de prendre.

Autrefois, ce genre de concession concernait un dîner, une sortie ou l’organisation d’une fête. Cette fois, Jules s’apprêtait à abandonner à sa famille la maison pour laquelle eux deux allaient encore rembourser un prêt pendant de longues années.

Hélène se leva.

— Attendez une minute.

Elle se rendit dans la chambre et revint avec son agenda. À l’intérieur, elle conservait les listes d’achats, les dates de paiement, les notes concernant les travaux et les calculs pour les prochains mois.

Elle posa le carnet devant elle et l’ouvrit à la bonne page.

Brigitte Dupont se raidit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Les dépenses de la maison.

— Pourquoi est-ce que cela nous concernerait ?

— Puisque vous envisagez de vivre ici tout l’été, il faut que vous sachiez ce que coûte un tel séjour.

Thierry cessa de regarder dehors et revint s’asseoir à table.

Hélène suivit les lignes du doigt.

— Mensualité du prêt. Assurance. Électricité. Eau. Ramassage des déchets. Taxe foncière. Entretien des équipements. Frais liés au terrain. Matériaux que nous achetons pour continuer les travaux.

— Quel rapport entre les travaux et notre venue ? demanda Stéphanie.

— Un rapport direct. Si nous accueillons six personnes de plus de façon permanente, les travaux seront interrompus. La pièce où se trouvent les matériaux, vous venez déjà de l’attribuer à quelqu’un. Il faudra donc déplacer une partie des affaires, et le calendrier changera.

— Nous pouvons donner un coup de main, proposa Bernard Dupont.

— Très bien. Dans ce cas, nous ne répartirons pas seulement les chambres à l’avance, mais aussi les tâches.

Hélène tourna une page.

— Tonte du terrain, entretien des plantations, ménage après les enfants, courses, préparation des repas, nettoyage des sanitaires, consommation d’eau et d’électricité. Thierry veut installer un grand barbecue, il faudra donc prévoir le bois ou le charbon, nettoyer l’emplacement et respecter les règles de sécurité.

Thierry se redressa.

— Je m’occuperai moi-même du barbecue.

— Parfait. Je le note.

Il fronça les sourcils, mais ne dit rien.

Hélène fit rapidement les comptes. Elle ne mentionna ni le prix d’achat de la maison ni les revenus du couple. Elle se contenta d’énumérer les charges obligatoires et les frais supplémentaires qu’entraînerait la présence continue d’un groupe aussi nombreux.

— Si vous venez tous ensemble et que vous restez jusqu’à la fin du mois d’août, votre participation représentera environ un tiers des dépenses courantes de la maison pour cette période. Chacun achètera sa propre nourriture. La consommation supplémentaire d’eau et d’électricité sera réglée à part. Quant aux travaux, ils ne s’arrêteront pas, donc les pièces devront rester libres pendant la journée.

Pages Réelles