Avec ta sœur, avec ta mère, ou même sur le canapé de ton bureau si ça te chante. Franchement, ça m’est égal.
— Tu es en train de me menacer ?!
— Non, Lucas. Je protège simplement mon propre foyer. Je fais ce que j’aurais dû faire il y a quinze jours. Tu peux continuer à hurler, à me couvrir de reproches, à m’accuser de tous les torts. Mais chaque mot de plus te rapprochera du moment où tu te retrouveras sur le palier avec une valise à la main. À toi de choisir.
Un silence tomba au bout du fil. Lucas respirait lourdement. La poussée d’adrénaline qui l’avait porté jusque-là commençait à refluer, remplacée par une prise de conscience glaciale.
— J’attends ta décision jusqu’à dix-neuf heures, ajouta Inès. Ta sœur pourra passer récupérer ses affaires entre vingt et vingt et une heures. Si tu viens avec elle, assure-toi qu’elle ne fasse pas de scène. Je n’ai plus la force de supporter un nouveau drame. C’est tout.
Le bip de la communication interrompue résonna comme un verdict.
Lucas se laissa retomber sur sa chaise et fixa l’écran noir de son téléphone. Tout se bousculait dans sa tête. D’un côté, il y avait Émilie, sa petite sœur, celle qu’il protégeait depuis l’enfance, celle qui sanglotait au téléphone quelques minutes plus tôt. De l’autre, il y avait Inès, la femme avec qui il partageait sa vie depuis quatre ans, celle qu’il aimait… ou qu’il croyait aimer.
Le portable vibra de nouveau. Émilie.
— Alors ? Tu lui as parlé ? Elle s’est excusée ? Je peux revenir quand ?
Lucas passa les deux mains sur son visage, accablé.
— Émilie… raconte-moi encore une fois. Mais cette fois, en détail. Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?
— Comment ça, “en détail” ? répliqua sa sœur, vexée. Lucas, tu ne me crois pas ?
— Raconte-moi, c’est tout. Depuis le début.
— Eh bien… je me suis réveillée, comme d’habitude. Vers onze heures, je crois. Je suis allée dans la cuisine…
— Onze heures ? répéta Lucas. Et tu t’es couchée à quelle heure ?
— Je ne sais pas… vers trois heures, peut-être. Je discutais avec les filles, puis j’ai terminé un épisode d’une série…
— Attends. Les filles étaient chez nous ?
— Oui, elles sont passées. Et alors ? On n’a presque pas fait de bruit !
Lucas revit soudain Inès, le lundi précédent, ramassant en silence les débris d’un verre brisé dans le salon, ce verre qui était soi-disant “tombé tout seul de l’étagère”.
— Continue.
— Donc je suis allée à la cuisine, je voulais prendre mon petit-déjeuner, et Inès était là. Elle a tout de suite commencé avec ses histoires, comme quoi je devais laver ce que j’utilisais. Je lui ai dit que je le ferais plus tard, que je devais d’abord manger. Et elle m’a répondu que, chez moi, “plus tard” finissait toujours par devenir le soir, et qu’elle en avait assez de passer derrière moi. Tu te rends compte ? Comme si je vivais dans une porcherie !
— Et tu as lavé ta vaisselle ?
— Lucas ! s’indigna Émilie. Tu es de quel côté, au juste ?
— Je pose seulement la question.
— Bon… parfois, j’oubliais. Mais j’ai les concours qui arrivent ! Je dois réviser !
Lucas ferma les yeux. Dans la bouche d’Émilie, “parfois, j’oubliais” signifiait très probablement : “je ne l’ai jamais fait”.
— Et ensuite ?
— Ensuite, elle m’a reproché de faire du bruit la nuit. Elle a dit qu’elle se levait tôt. D’accord, il m’arrive d’écouter de la musique, mais pas fort ! Et puis l’appartement est grand, normalement elle ne devrait même pas entendre !
— Il y a trois pièces, Émilie. Trois pièces, ce n’est pas un château.
— Peu importe ! Et là, j’ai vu qu’elle repassait ma robe. La bleue, celle que j’avais mise pour sortir. Je lui ai demandé pourquoi elle l’avait prise, et elle m’a répondu que c’était sa robe à elle ! Tu imagines ?
Quelque chose de froid se noua dans l’estomac de Lucas.
— Émilie. La robe bleue… celle que tu portais sur ta photo Instagram la semaine dernière ?
— Oui ! Elle était jolie, non ? Je pensais qu’Inès ne remarquerait rien, ça faisait longtemps qu’elle ne la mettait plus…
— Mon Dieu, souffla Lucas. Émilie, tu as pris ses affaires sans lui demander ?
— Lucas, enfin, on est presque de la même famille ! Où est le problème ? Les sœurs se prêtent bien leurs vêtements !
— Vous n’êtes pas sœurs.
— Oui, bon… presque ! Et puis je l’aurais lavée avant de la remettre à sa place, sauf qu’il y a eu une petite tache par accident…
— Quelle tache ?
— Un peu de vin a coulé dessus. Du rouge. Mais je ne l’ai pas fait exprès !
Lucas sentit sa colère, qu’il croyait si légitime quelques instants plus tôt, se dissoudre d’un seul coup.
— Et Inès t’a dit quoi ?
— Elle… elle a dit que cette robe coûtait deux cents euros, qu’elle ne l’avait portée qu’une seule fois, à une soirée d’entreprise. Elle a exigé que je paie le pressing ou que je lui en rachète une. Je lui ai répondu que je n’avais pas cet argent, moi. Et puis enfin, ce n’est qu’une robe, on peut toujours en acheter une autre. Là, elle est devenue toute blanche et elle m’a ordonné de partir.
— Et toi, qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Qu’est-ce que tu voulais que je réponde ? lança Émilie, de nouveau offensée. Je lui ai dit que j’étais venue chez mon frère, que cet appartement était aussi le tien, et que je n’irais nulle part ! Que si ça ne lui plaisait pas, elle n’avait qu’à partir, elle !
Lucas se frotta lentement le visage.
— Émilie, dit-il enfin d’une voix basse et pesante. Ce n’est pas mon appartement. C’est chez Inès.
