Émilie n’était donc pas une simple comptable. Elle avait construit, pierre après pierre, toute la face cachée de l’entreprise, cette partie obscure que David s’attribuait volontiers comme s’il en avait été l’unique cerveau. Les montages, les virements, les validations bancaires qu’il signait sans même les lire, les circuits détournés, les comptes de passage : tout reposait là, sous ses yeux. Elle fit défiler rapidement les totaux consolidés. Sur trois ans, près de 420 000 € avaient échappé au fisc.
Fraude fiscale aggravée. Détournements organisés. Dissimulation de recettes à grande échelle. Des années de prison possibles, jusqu’à six ans selon la qualification retenue. Et la responsabilité ne s’arrêterait pas à celui qui avait apposé sa signature au bas des déclarations. Celui qui donnait les consignes pouvait tomber avec les autres. David avait toujours eu un défaut fatal : il oubliait qu’une partie de ses ordres, dans un excès de confiance stupide, avait été laissée sur des messages vocaux.
Émilie transféra les dossiers sur deux clés USB chiffrées. La première disparut dans la poche d’un vieux manteau, relégué au fond de l’armoire, qu’elle n’avait pas porté depuis trois hivers. La seconde fut glissée derrière une petite icône de sainte Thérèse posée sur l’étagère de l’entrée, l’unique objet de l’appartement que David évitait soigneusement de toucher, par cette superstition lâche qu’il refusait d’avouer. Ensuite, elle revint s’asseoir devant la table, prit son téléphone et chercha dans son répertoire un contact qu’elle n’avait pas ouvert depuis des années.
Patrick Duval-Lemaire.
C’était l’ancien patron de David. Celui que David avait trahi au tout début de sa carrière, en lui soufflant un client majeur avant de le ridiculiser devant tout le milieu du bâtiment. Lemaire avait failli ne jamais s’en relever. Mais il avait tenu bon, s’était reconstruit, puis avait fondé une société concurrente qui, depuis, talonnait DavBât sur presque tous les appels d’offres. Émilie savait parfaitement une chose : Patrick Duval-Lemaire nourrissait contre son mari une rancune ancienne, profonde, et surtout très personnelle.
Elle composa son numéro à vingt-trois heures précises, consciente qu’un homme de son âge pouvait déjà dormir. Pourtant, il décrocha à la deuxième sonnerie. Sa voix avait quelque chose de vif, mais aussi de méfiant, comme s’il sentait d’avance qu’un appel tardif n’annonçait rien d’ordinaire.
— Monsieur Duval-Lemaire, ici Émilie Volkov, l’ancienne comptable de votre ancien employé, dit-elle d’un ton parfaitement posé. Pardonnez-moi de vous déranger à cette heure, mais j’ai une proposition que vous aurez, je crois, beaucoup de mal à refuser.
— Émilie ? La femme de David ? demanda-t-il, surpris malgré lui. Qu’est-ce qui se passe ? Il t’a mise dehors en pleine nuit ?
— Pire que ça, répondit-elle. Il a acheté un appartement à sa sœur avec 80 000 € que j’avais économisés pendant six ans. Il m’a expliqué que je n’étais personne et que la société était au nom de sa mère. Et il a oublié un détail : je sais tout. Absolument tout. Sur les trois dernières années. Environ 420 000 € soustraits au fisc. Vous voulez savoir comment il vous a coiffé sur l’appel d’offres d’il y a deux ans ? J’ai les circuits, les coordonnées bancaires, les sociétés relais, les messages vocaux où il donne des instructions directes. Je veux que justice soit faite. Et je suis prête à vous remettre ces éléments sans rien demander en échange. À une seule condition.
— Laquelle ? demanda Lemaire, qui ne cherchait même plus à cacher son intérêt.
— Demain, à dix heures, des hommes cagoulés doivent entrer dans son bureau. Pas une visite polie de contrôleurs des impôts venus prendre le café. Une vraie intervention, avec perquisition, saisie des ordinateurs, blocage des dossiers. Vous avez des contacts à la police financière. Dites-leur qu’une personne est disposée à témoigner et à fournir les pièces comptables. Qu’ils viennent avec un mandat et qu’ils retournent tout.
Un silence lourd tomba au bout du fil. Émilie entendait la respiration de Lemaire, lente, grave. Il pesait chaque mot, reconstituait déjà les conséquences possibles.
— Émilie, tu comprends que ton nom figure aussi quelque part, n’est-ce pas ? finit-il par dire, d’une voix devenue basse et sérieuse. Tu as travaillé sur ces opérations. Si l’enquête creuse vraiment, tu peux toi aussi apparaître dans le dossier.
— Je le sais, répondit-elle sans trembler. Mais j’ai les enregistrements de ses ordres. Je suis prête à coopérer avec les enquêteurs pour être reconnue comme témoin, pas comme complice. Mon avocat m’a confirmé que c’était défendable. D’autant que je n’ai touché aucun bénéfice parallèle. Les 80 000 € qu’il m’a volés étaient sur mon compte personnel et provenaient de mon salaire déclaré. Je peux justifier chaque versement. Lui, en revanche, ne pourra pas expliquer grand-chose.
Lemaire toussa, puis laissa échapper un bref rire, sec et presque admiratif.
— Eh bien… il s’est réchauffé un sacré serpent contre la poitrine, ton mari. Très bien. Envoie-moi par mail un résumé propre : montants, dates, numéros de comptes, noms des sociétés utilisées. Je vais prévenir mes contacts cette nuit. Demain à dix heures pile, ton cher époux va vivre une matinée dont il se souviendra longtemps.
Émilie raccrocha et expédia aussitôt un courrier chiffré. Quand ce fut fait, elle se leva, gagna l’entrée et s’arrêta devant le miroir. Son reflet lui renvoya l’image d’une femme épuisée, les yeux cernés, les cheveux tirés en un chignon serré. David disait qu’elle était devenue une souris grise. Il se trompait. Les souris fuient, se terrent et tremblent dans l’ombre. Elle, c’était plutôt un rat : intelligent, rancunier, patient, et terriblement dangereux lorsqu’on l’acculait.
Elle sourit à son propre reflet et murmura tout haut :
— Tu vas encore gagner quelque chose, David. Une gamelle de prison.
Le lendemain matin, Émilie reçut précisément la visite qu’elle attendait, celle à laquelle elle s’était préparée intérieurement. À dix heures, au moment même où David devait se trouver au bureau pour diriger sa réunion hebdomadaire, la sonnette de l’appartement retentit. Ce ne fut pas un bref appel nerveux, mais une longue trille insistante, exigeante, qu’elle reconnut immédiatement. Seule Camille sonnait de cette manière.
Émilie alla ouvrir. Sa belle-sœur apparut dans toute sa splendeur tapageuse : survêtement rose vif, lèvres brillantes, coiffure gonflée qu’elle semblait considérer comme élégante, regard hautain visiblement répété devant une glace. Dans une main, elle tenait un grand sac de voyage vide.
— Salut, ma petite belle-sœur, lança-t-elle d’une voix chantante en franchissant le seuil sans y être invitée. Je me suis dit un truc : puisque tu n’as plus d’argent pour ton nouvel appartement, à quoi bon garder tout ce vieux bazar ? Chez toi, c’est minuscule, alors que moi, maintenant, j’aurai de la place. Je vais jeter un œil à tes fringues. Tu n’y vois pas d’inconvénient, hein ?
Émilie s’effaça pour la laisser passer dans le couloir. Elle ne répondit rien. Elle se contenta de suivre Camille du regard tandis que celle-ci avançait comme si les lieux lui appartenaient déjà, entrait dans la chambre, ouvrait l’armoire et commençait à faire glisser les cintres un par un.
— Oh, mais regarde-moi ça ! s’exclama Camille en tirant un manteau de vison qu’Émilie s’était offert trois ans plus tôt, après une prime liée à la livraison d’un gros chantier. Tu ne le mets plus, si ? Tu es un peu trop vieille pour ce genre de fourrure maintenant. Sur moi, en revanche, ce sera parfait.
Elle passa le manteau sur ses épaules et pivota devant le miroir, admirant son reflet sous plusieurs angles. Émilie, immobile sur le seuil, les bras croisés contre sa poitrine, gardait le silence. Camille prit cette absence de réaction pour de la résignation.
— Pourquoi tu ne dis rien ? demanda-t-elle enfin en se tournant vers elle, les yeux plissés. Tu boudes ? Allons, arrête. David a fait ce qu’il fallait. Tu l’as pompé pendant dix ans, il était temps que ça cesse. Tu n’as pas réussi à lui donner d’enfant, tu n’as pas su faire de cette maison un vrai foyer, tu n’as fait que compter tes petits chiffres. Moi, je suis son sang. Sa sœur. Il m’a promis, quand on était gamins, qu’il m’aiderait toujours. Toi, tu es quoi ? Du matériel usé. Tu verras, il finira par trouver une vraie femme, une femme normale, capable de lui donner un héritier.
— Enlève ce manteau de fourrure, dit calmement Émilie.
