Après le départ des invités, Florian resta longtemps sur la terrasse à frotter la table, alors qu’il n’y avait presque plus rien dessus. Anaïs ne le pressa pas. Elle rangea les plats au réfrigérateur, jeta le récipient avarié retrouvé dans la chambre de sa belle-mère, sortit le sac-poubelle, puis alla s’asseoir sur la marche du perron. Le ciel s’assombrissait lentement, avec cette douceur propre aux soirées d’été, une bande rose suspendue au-dessus des toits.
Florian finit par sortir et s’assit près d’elle.
— C’est ma faute, dit-il.
— Oui.
Il tourna la tête vers elle, manifestement surpris par une réponse aussi nette.
— Je pensais que tu dirais non.
— Pourquoi je mentirais ? Tu es responsable, oui. Pas des mensonges de ta mère : ça, c’est son choix. Mais tu es responsable d’avoir passé trop de temps à te cacher derrière cette phrase : « elle ne le fait pas méchamment ».
Florian posa les coudes sur ses genoux et baissa les yeux.
— C’était plus confortable de croire que vous aviez juste des caractères incompatibles.
— Bien sûr que c’était plus confortable. Comme ça, tu n’avais rien à faire.
Il hocha la tête. Cette fois, il ne chercha pas à discuter.
— Tu vas me mettre dehors, maintenant ?
Anaïs le regarda. La question n’avait rien de plaintif ; elle sonnait plutôt comme une vraie demande, dépouillée d’excuses. Et cela lui plut davantage que n’importe quelle justification.
— Pas pour l’instant.
— Pour l’instant ?
— Florian, cette maison est la mienne. Je refuse d’y vivre comme dans une forteresse assiégée. Si tu recommences à faire comme si les manipulations de ta mère n’étaient qu’une affaire d’âge ou de santé, tu iras habiter chez elle. Pas parce que je suis cruelle. Simplement parce que je choisis une vie paisible.
Il resta silencieux un long moment. Puis il souffla :
— J’ai compris.
— Assure-toi de l’avoir compris aussi quand la honte sera passée.
Un sourire bref passa sur la bouche de Florian, mais il disparut presque aussitôt.
— Demain, j’irai la voir. Je lui apporterai ses médicaments et quelques courses. Mais je récupérerai les clés de la maison.
— Pas de la maison. De ma maison.
Il acquiesça lentement.
— De ta maison. Je reprendrai les clés de ta maison.
Anaïs ne répondit pas. Cette correction, pour elle, valait plus que des excuses répétées.
Le lendemain, Brigitte Gerard tenta de reprendre l’avantage. Elle appela Florian dès le matin, sanglota, affirma qu’elle n’avait pas fermé l’œil, que sa tension était montée, que les voisins de son immeuble lui demandaient pourquoi elle était revenue si brusquement. Florian l’écouta, mais il ne se précipita pas pour la ramener. Après le travail, il passa chez elle, déposa des provisions, vérifia les boîtes de médicaments, nota la date du prochain rendez-vous médical. Ensuite, il lui demanda les clés.
— Quelles clés ? fit sa mère, aussitôt sur la défensive.
— Celles de la maison d’Anaïs.
— J’en ai besoin. On ne sait jamais.
— Tu n’en as plus besoin.
— Alors elle a réussi, finalement.
— Maman, ne commence pas.
Brigitte ne les donna pas tout de suite. Elle fouilla son sac, ses poches, un tiroir, prétendit qu’elle les avait oubliées quelque part, puis perdues, puis qu’une personne âgée n’était pas tenue de se souvenir de chaque détail insignifiant. Florian attendit sans un mot. Au bout d’une vingtaine de minutes, le trousseau réapparut dans son portefeuille.
Le soir, il le posa devant Anaïs.
— Je les ai reprises.
Anaïs prit les clés et les rangea dans un tiroir.
— Bien.
— Tu veux qu’on change les serrures ?
— J’appellerai un serrurier demain. Sans faire d’histoire. On remplacera simplement les cylindres.
Il hocha la tête.
— Je paierai.
— Non. C’est ma maison. Je m’en occupe.
Florian eut un mouvement pour protester, mais s’arrêta à temps. Anaïs le remarqua, et elle lui en sut gré.
Après ce dimanche-là, les rumeurs continuèrent encore quelques jours à circuler dans le village. Annie Gauthier commença par éviter Anaïs, puis finit par venir vers elle devant l’épicerie.
— Anaïs, ma petite… c’était gênant, tout ça. Je ne savais pas.
— Maintenant, vous savez.
— Brigitte parlait avec tellement d’assurance.
— Ce n’est pas parce qu’une personne parle avec assurance qu’elle dit la vérité.
Annie hocha plusieurs fois la tête, comme quelqu’un qui venait de recevoir une leçon dont il se serait bien passé, mais qu’il ne pouvait pas vraiment contester.
Une semaine plus tard, Anaïs croisa Chloé Michel. Elle était venue voir Florian pour discuter de la situation de leur mère. Brigitte appelait désormais les membres de la famille de manière plus sélective, mais ses plaintes avaient changé de forme. Elle ne parlait plus de faim. À présent, elle racontait que sa belle-fille était « beaucoup trop rigide ». Cela avait moins de force, et cela ne provoquait plus la même vague de compassion.
— Elle dit que tu l’as mise dehors, déclara Chloé.
— C’est vrai.
Chloé cligna des yeux, surprise par une franchise aussi tranquille.
— Et ça ne te pose pas de problème ?
— Non. Elle vivait temporairement dans ma maison et elle n’a pas respecté les règles convenues. Je n’ai aucune obligation de supporter le mensonge pour préserver une jolie façade familiale.
— Tu sais, avant, je pensais que tu étais dure.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je me dis que ma fille aurait mieux fait d’apprendre deux ou trois choses avec toi avant de se marier.
Anaïs esquissa un sourire.
— La fermeté sans réflexion, ce n’est que du scandale. La réflexion sans fermeté, c’est de la patience qui n’en finit jamais. Les deux ne servent à quelque chose que lorsqu’ils vont ensemble.
Florian entendit cette phrase depuis le couloir et, plus tard, il se la répéta longtemps. Peut-être fut-ce à ce moment-là seulement qu’il comprit vraiment quelle femme il avait épousée. Anaïs n’était pas de celles qui restent commodes, souriantes pendant des années, dans l’attente qu’on finisse par reconnaître leur valeur. Elle pouvait prendre soin des autres, cuisiner, acheter des médicaments, accompagner quelqu’un chez le médecin. Mais rien de tout cela ne signifiait qu’on pouvait lui renverser de la boue dessus et recevoir ensuite une seconde portion au dîner.
À la fin du mois d’août, Brigitte Gerard revint au village. Non pas pour s’installer, cette fois, mais pour un rendez-vous médical, accompagnée de Florian. Après la consultation, il passa devant la maison afin de remettre à Anaïs un pot de miel qu’une connaissance leur avait donné. Sa mère ne voulait pas sortir de la voiture. Pourtant, après quelques instants, elle se décida à monter les marches du perron.
Anaïs se trouvait dans la cour, un tuyau d’arrosage à la main, en train d’humidifier les fleurs. Elle portait un pantalon léger et un débardeur ; ses cheveux étaient relevés sur la nuque, son visage calme.
— Bonjour, Brigitte Gerard.
— Bonjour, répondit sèchement celle-ci.
Un silence s’installa. Florian se tenait à côté d’elles, prêt à intervenir, mais Anaïs ne lui accorda même pas un regard.
Sa belle-mère tendit le pot.
— C’est pour toi.
— Merci.
— Je ne suis pas venue m’excuser, lâcha Brigitte rapidement.
— Je ne m’y attendais pas.
Brigitte fronça les sourcils.
— Mais je ne parle plus de faim.
— C’est plus raisonnable.
— Maintenant, toute la famille me ressort chaque assiette servie.
— C’est désagréable, n’est-ce pas, quand les gens commentent la nourriture dans votre dos ?
Brigitte plissa les paupières. Pendant une seconde, on aurait pu croire qu’elle allait exploser de nouveau. Mais au lieu de cela, elle eut un petit reniflement sec, presque un ricanement.
— Tu as la langue mauvaise.
— Précise.
— Voilà pourquoi je ne t’aime pas.
— Ce n’est pas nécessaire de m’aimer. Il suffit de ne pas mentir sur moi.
Brigitte la fixa longtemps. Puis son regard glissa vers la maison, vers les cylindres neufs dans les serrures, vers Florian, qui ne se tenait plus là comme un petit garçon coincé entre sa mère et sa femme, mais comme un homme adulte ayant enfin choisi la réalité plutôt qu’un aveuglement confortable.
— Bon, dit-elle enfin. Je ne le ferai plus.
Ce n’était pas une réconciliation. Il n’y eut ni embrassade, ni larmes, ni promesses de repartir de zéro. Mais venant de Brigitte, ce bref « je ne le ferai plus » pesait davantage que de longues tirades joliment formulées.
Anaïs inclina la tête.
— Dans ce cas, vous pourrez venir nous voir. Comme invitée. Et sur invitation.
Sa belle-mère serra le menton, mais ne répondit rien. Florian s’empressa de lui ouvrir le portillon. Une minute plus tard, la voiture s’éloignait.
Anaïs demeura seule dans la cour. Le soleil descendait vers l’horizon, l’air devenait plus doux, et les gouttes d’eau brillaient sur l’herbe. Elle contempla la maison et, pour la première fois depuis le début de l’été, elle sentit que cet espace lui appartenait de nouveau. Pas seulement sur les papiers. Dans son corps aussi, dans sa respiration, dans cette tranquillité retrouvée.
Le soir, Florian prépara lui-même le dîner. Ce n’était ni un exploit, ni une réparation solennelle, seulement un geste normal d’adulte. Anaïs était assise sur la terrasse, parcourant ses messages professionnels, tandis qu’elle l’entendait remuer la vaisselle dans la cuisine. À un moment, il passa la tête par la porte.
— Les cuillères sont où ?
— Dans le tiroir du haut.
— Trouvées.
Il ne resta pas là à attendre une félicitation. C’était bon signe.
Quand la nuit tomba, ils s’assirent sur les marches et mangèrent de la pastèque. La soirée sentait la poussière chaude, l’herbe et les planches chauffées par le soleil. Derrière une clôture, des voisins riaient ; un chien aboya ; une voiture passa au loin.
— Tu crois qu’elle va vraiment arrêter ? demanda Florian.
— De parler de faim, oui. De trouver un autre sujet, peut-être.
— Et si ça arrive ?
Anaïs posa soigneusement l’écorce de pastèque dans un bol.
— Alors on avisera au moment venu. On ne va pas avoir peur à l’avance, ni supporter pendant des mois, ni faire semblant que rien ne se passe. On regardera les faits, et on agira selon les faits.
Florian acquiesça.
— Avant, je pensais qu’une famille, c’était quand on arrondissait les angles.
— Une famille, c’est quand on ne ment pas aux siens et qu’on ne laisse pas mentir sur les siens.
Il la regarda, puis dit d’une voix basse :
— Merci de ne pas avoir choisi de te taire et d’encaisser.
Anaïs eut un petit sourire.
— Ne me remercie pas. Je suis très mauvaise dans le rôle de la victime pratique.
Et c’était la stricte vérité.
Brigitte Gerard avait voulu faire d’elle une belle-fille impitoyable, capable de laisser une femme âgée mourir de faim. Elle avait voulu obtenir de l’attention, de la compassion, reprendre du pouvoir sur son fils et sur cette maison. Elle avait espéré voir Anaïs se justifier, s’agiter, courir après les proches pour prouver qu’elle n’était pas un monstre.
Mais elle s’était trompée sur l’essentiel.
Anaïs ne s’était pas justifiée.
Elle avait simplement lancé l’enregistrement.
