« Je suis affamée, je ne vis plus qu’avec de la bouillie ! » se plaignait Brigitte Gerard à l’entrée, serrant un sachet de cerises à la main

Cette scène est profondément injuste et déchirante.
Histoires

Mais personne ne vint.

Le mercredi, Brigitte Gerard mangea des fraises au-dessus de l’évier pour éviter de salir une assiette. Ensuite, elle passa un long moment devant le réfrigérateur à choisir le morceau de viande qui lui paraissait le plus tendre. Le soir, pourtant, elle se plaignit à Florian Dumont d’une voix éteinte :

— Aujourd’hui, je n’ai presque rien avalé. Je n’ai pas d’appétit. C’est sans doute la faiblesse.

Anaïs Leroy sauvegarda plusieurs extraits à part. Elle le fit sans triomphe, sans méchanceté, simplement avec précision : chaque fichier portait une date et une heure. Puis elle s’occupa d’autre chose. Elle ouvrit un tableau et y nota toutes les dépenses alimentaires des deux derniers mois. Les tickets étaient conservés dans l’application du supermarché et dans sa boîte mail. Elle ne releva ni les revenus, ni le budget global du foyer, mais uniquement les achats faits à la demande de Brigitte Gerard : fromage blanc, poisson, dinde, fruits rouges, fruits frais, fromage, boissons lactées, confiseries, galettes diététiques, amandes, pâtes de fruits, miel.

Le résultat parlait de lui-même.

Elle montra tout à Florian le jeudi soir. Il était assis sur la terrasse, épuisé par sa journée, un verre d’eau fraîche à la main, et essayait de lui raconter ses ennuis avec un fournisseur. Anaïs posa la tablette devant lui.

— Regarde.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ta mère, qui meurt de faim.

Il fronça les sourcils.

— Anaïs, s’il te plaît, pas ça. Elle sort d’une opération, elle est fragile. Elle a peut-être dit quelque chose à la voisine sans réfléchir.

— Florian, regarde.

À l’écran, Brigitte Gerard ouvrait le réfrigérateur avec assurance, sortait la boîte contenant les boulettes de dinde, s’en servait quatre, puis jetait un coup d’œil vers la porte. Ensuite, elle en prenait une cinquième et la mettait directement dans sa bouche, sans même la réchauffer.

Florian ne dit plus rien.

Anaïs lança l’extrait suivant. Sa belle-mère se tenait près de la table, défaisait l’emballage de guimauves, comptait les morceaux, en glissait deux dans la poche de sa robe de chambre et en mangeait un sur-le-champ.

— C’est un montage ? tenta Florian, avec un humour bien faible.

— Attends, tu vas voir la version longue.

Elle ouvrit une troisième vidéo. On y voyait Brigitte Gerard emporter dans sa chambre un sac de cerises, le même sac avec lequel elle était ensuite allée se plaindre à la voisine devant l’immeuble.

Florian se passa les mains sur le visage. Ses oreilles avaient rougi, signe infaillible chez lui qu’il ne savait plus où cacher sa honte.

— Je vais lui parler, dit-il.

— Non.

— Comment ça, non ?

— Pas maintenant. Tu vas lui parler, elle va fondre en larmes, prétendre que je l’espionne, tu vas te retrouver à courir entre nous deux, et dans une semaine elle racontera que j’ai même installé des caméras contre une pauvre femme malade.

— Alors qu’est-ce que tu proposes ?

Anaïs referma la tablette.

— Dimanche, il y a le déjeuner de famille. C’est toi qui as invité Chloé Michel, sa mère, ton oncle. Ta mère voulait que tout le monde vienne constater à quel point elle “tient à peine debout”. Eh bien, qu’ils constatent.

Florian se redressa.

— Anaïs, c’est dur.

— Non, Florian. Ce qui est dur, c’est de manger ma nourriture pendant des mois, de cacher des sucreries dans sa chambre et d’aller raconter que je l’affame. Ce qui est dur, c’est de faire de moi un monstre devant les voisins et devant ta famille. Montrer la vérité à ceux qui ont déjà entendu le mensonge, ce n’est pas de la cruauté. C’est une désinfection.

Il voulut protester, mais aucun argument ne vint. Anaïs voyait clairement ce qui se disputait en lui : l’habitude ancienne de défendre sa mère et l’évidence des faits, posés devant lui comme un couteau sur une planche à découper.

— Seulement, pas d’humiliation, demanda-t-il.

— Elle décidera elle-même jusqu’où elle veut aller. Je lui laisserai l’occasion de s’arrêter.

— Quelle occasion ?

— Tu verras.

Le dimanche, la chaleur s’installa dès le matin. L’air était épais, lourd, immobile ; même les feuilles du lilas près de la clôture pendaient sans frémir. Anaïs se leva tôt, ouvrit les fenêtres pour faire circuler un peu d’air, puis les referma avant que la maison ne se transforme en fournaise. Elle cuisina sans agitation : une soupe froide au kéfir pour ceux qui l’aimaient ainsi, du poulet rôti, des légumes, des pommes de terre, une salade de concombres aux herbes, une boisson aux fruits rouges, des fruits frais. Pour Brigitte Gerard, elle prépara à part des boulettes très tendres, des courgettes mijotées et un dessert au fromage blanc avec des baies. Exactement ce que le médecin avait recommandé.

Sa belle-mère sortit de sa chambre vers onze heures. Elle portait une robe de chambre claire, ses cheveux étaient soigneusement arrangés, et son visage affichait l’expression d’une femme qui aurait lutté toute la nuit pour rester en vie.

— Oh, comme ça sent bon, dit-elle en passant la tête dans la cuisine. Les invités vont se régaler, bien sûr. Et pour moi, il restera quelque chose ?

Anaïs essuya ses mains dans un torchon et la regarda.

— Brigitte Gerard, aujourd’hui, devant tout le monde, ne parlez pas de faim. Je vous en prie.

La vieille femme se raidit aussitôt.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que ce n’est pas vrai.

— Ah, nous y voilà. Maintenant tu veux m’empêcher de parler ?

— Non. Je vous préviens.

— Tu menaces une femme malade ?

Anaïs s’approcha. Pas trop près, sans mise en scène. Juste assez pour que Brigitte Gerard entende nettement chaque mot.

— J’ai regardé pendant trois jours les enregistrements de la cuisine. Vous connaissiez les caméras. Florian vous les avait montrées. Si vous recommencez à dire qu’on ne vous nourrit pas, je montrerai exactement à quoi ressemble votre famine. Avec les dates.

Brigitte Gerard ne pâlit pas immédiatement. D’abord, son sourire resta figé. Puis sa paupière gauche tressaillit. Enfin, ses doigts se refermèrent plus fort sur la ceinture de sa robe de chambre.

— Tu n’oseras pas.

— Essayez.

Un silence très dense tomba dans la cuisine. Dehors, quelque part, des enfants poussaient des cris aigus en jouant avec de l’eau. Dans la maison, le ventilateur tournait. Brigitte Gerard fixait Anaïs, et la douceur plaintive qu’elle arborait d’ordinaire avait disparu de son visage. Dans ses yeux passa une colère vive, tranchante, qui n’avait rien de sénile.

— Tu es rusée, dit-elle.

— Je suis attentive.

— Je montrerai à mon fils qui tu es vraiment.

— Il l’a vu.

Ce fut plus efficace que n’importe quel cri. La belle-mère entrouvrit même la bouche.

— Il a vu ?

— Jeudi.

Brigitte Gerard recula d’un demi-pas et s’agrippa au dossier d’une chaise.

— Je comprends. Tu as retourné mon fils contre moi.

— Non. Je lui ai montré les vidéos.

La vieille femme quitta la cuisine sans ajouter un mot. Anaïs retourna à ses préparatifs. Ses mains ne tremblaient pas. Elle avait pris sa décision depuis longtemps : la compassion envers un manipulateur s’arrête au moment où il commence à détruire votre réputation.

Les invités arrivèrent vers quatorze heures. Il y avait Chloé Michel avec sa mère, l’oncle de Florian, Philippe Henry, sa femme Catherine Lefevre, ainsi que deux neveux adultes. Très vite, la cour s’emplit de bruit : des portières claquaient, quelqu’un riait, un autre cherchait un coin d’ombre, une voix admirait les fleurs le long de la clôture. Brigitte Gerard sortit accueillir la famille avec un visage de martyre, comme si on l’avait arrachée à un lit d’hôpital pour une dernière photographie de famille.

— Maman, ça va ? demanda Chloé.

— Ça va, ma chérie, répondit doucement sa belle-mère. J’ai l’habitude.

Anaïs, debout près de la porte avec une carafe de boisson aux fruits, tourna la tête. Florian le remarqua et se tendit.

Ils s’installèrent à table sur la terrasse. L’été les enveloppait de toutes parts : odeur de bois chauffé par le soleil, d’aneth, d’herbe coupée ; au loin, on entendait le ronronnement d’une tondeuse. Anaïs apporta les plats, les disposa de manière pratique et servit séparément l’assiette de Brigitte Gerard. Elle ne le fit pas ostensiblement, sans appuyer le geste, mais assez clairement pour que chacun puisse voir que sa belle-mère avait tout ce qu’il lui fallait.

Au début, la conversation resta paisible. On parla de la chaleur, de la récolte de groseilles, des travaux sur la route près du magasin. Brigitte Gerard mangeait avec application, par toutes petites bouchées, en poussant un soupir toutes les quelques minutes. Anaïs l’observait calmement, comme un médecin surveille un patient sur le point d’enfreindre son régime.

Et elle l’enfreignit.

— Vous avez tous bon appétit, dit la vieille femme en repoussant son assiette. Moi, je ne peux déjà plus manger grand-chose. Mon estomac n’est plus habitué.

Catherine Lefevre se pencha vers elle avec compassion.

— Brigitte, tu manges si mal que ça ?

Brigitte Gerard baissa les yeux.

— Oh, moi… Je ne veux accuser personne. Les jeunes ont leur vie. Je suis de trop.

Florian serra son verre. Anaïs posa sa fourchette à côté de son assiette.

— Maman, dit Florian à voix basse. Ne fais pas ça.

Sa mère fit comme si elle ne l’avait pas entendu.

— Le matin, un peu de bouillie. Le soir, encore de la bouillie. Parfois une pomme. Mais ce n’est rien, je suis patiente. À mon âge, on n’a plus besoin de beaucoup.

Chloé Michel tourna lentement la tête vers Anaïs. Son regard ne contenait plus le reproche d’autrefois ; plutôt une inquiétude tendue, comme si elle comprenait que quelque chose allait arriver. Philippe Henry fronça les sourcils.

— Brigitte, tu sors d’une opération. Tu ne peux pas vivre comme ça.

— Et que voulez-vous que je fasse ? répondit-elle en ouvrant les mains. Demander, c’est humiliant.

Anaïs se leva.

— Brigitte Gerard, ce matin, je vous ai prévenue.

Le calme se fit instantanément sur la terrasse. Même les neveux cessèrent de discuter entre eux.

— Prévenue de quoi ? demanda Catherine Lefevre.

La belle-mère devint livide.

— Anaïs, tu n’oseras pas.

— Je vous ai donné la possibilité de vous arrêter. Vous avez choisi de continuer.

Anaïs prit la tablette posée sur le buffet. Florian resta assis, immobile, les yeux fixés sur un point devant lui. Il n’intervint pas. Et c’était juste ainsi : pour la première fois, il ne se précipitait pas pour couvrir sa mère avec son éternel “elle ne l’a pas fait exprès”.

Pages Réelles