Catherine posa la perceuse sur la petite commode, puis croisa les bras d’un air offensé.
— Je t’éduque, ingrate que tu es. J’essaie de t’apprendre à devenir une bonne épouse. Et toi, tu oses hausser le ton devant une personne plus âgée. Il est où, ton respect ?
— Mon respect ? répéta Alice, sentant se rompre en elle le dernier fil qui la retenait encore. Du respect pour quelqu’un qui traite mes affaires comme si elles lui appartenaient ? Pour quelqu’un qui a transformé mon appartement, en un an, en débarras pour ses bibelots ?
Une ombre de stupeur passa sur le visage de sa belle-mère. C’était la première fois, depuis son arrivée, qu’Alice lui parlait ainsi, sans baisser les yeux.
— Hugo ! Tu entends la façon dont ta femme me parle ? lança Catherine en se tournant vers son fils, comme si elle appelait un juge à la rescousse.
Mais Alice n’était plus capable de ravaler sa colère. Le chemisier rouge que Catherine avait jeté était un cadeau de sa meilleure amie. La robe bleue, elle, avait été le tout premier présent de Hugo. Ces vêtements n’étaient pas de simples morceaux de tissu : ils contenaient des souvenirs, des fragments de sa vie, une part de ce qu’elle était.
— Ça suffit ! déclara Alice en faisant face à sa belle-mère. Pour la première fois depuis un an, elle soutint son regard sans ciller. J’en ai assez. Je ne supporterai plus ça une minute de plus.
— Alice, calme-toi, tenta Hugo en avançant d’un pas.
Elle leva la main pour l’arrêter.
— Non, je ne me calmerai pas ! Et si tu as encore assez d’énergie pour déplacer les meubles, vider mes placards et percer mes murs, alors tu trouveras aussi la force de remonter les cinq étages jusqu’à ton propre appartement !
Le tutoiement fit tressaillir Catherine. Ses sourcils se levèrent d’indignation.
— Comment oses-tu ? Je suis la mère de ton mari !
— Et alors ? Ça te donne le droit de décider de ma vie à ma place ? répliqua Alice.
Elle se dirigea vers l’entrée et ouvrit la porte en grand.
— Cet appartement est à moi. Je l’ai acheté avant mon mariage. Alors maintenant, tu sors d’ici.
À bout de nerfs, elle désigna le palier d’un geste net.
Catherine resta figée, bouche entrouverte. Hugo, lui, devint livide.
— Alice… qu’est-ce que tu fais ? Maman…
— Ta mère s’en sortira très bien ! coupa-t-elle, sans quitter la porte. Puisqu’elle peut passer des heures à fouiller mon armoire, traîner des meubles d’une pièce à l’autre et installer des étagères, c’est qu’elle est parfaitement capable de vivre seule.
— Hugo ! s’écria Catherine en levant les bras au ciel. Tu vas la laisser me traiter comme ça ?
Hugo regardait tour à tour sa mère et sa femme, incapable de trouver une phrase qui ne mette pas le feu davantage. Alice vit son désarroi, mais cette fois, elle ne céderait pas.
— Tu choisis, dit-elle à son mari d’une voix ferme. Soit elle rassemble ses affaires et retourne chez elle, soit je demande le divorce. Et je te rappelle que cet appartement est à moi. J’ai donc parfaitement le droit de décider qui y habite.
Catherine tenta de reprendre son ton habituel, celui de l’adulte patiente face à une enfant capricieuse.
— Tu es bien sotte, Alice. Dans une famille, il ne devrait pas y avoir de “à moi” et de “à toi”. Tout se partage.
— Non ! explosa Alice. Pas tout ! Cet appartement est le mien. Acheté avec mon argent, avant notre mariage. Et si tu es incapable de le comprendre, si tu refuses de respecter la moindre limite, alors tu n’as plus ta place ici.
Décontenancée, Catherine chercha du secours du côté de son fils.
— Hugo, dis-lui quelque chose…
Mais en observant le visage pâle et résolu de sa femme, Hugo comprit que cette fois, la situation avait dépassé le stade d’une simple dispute.
