« Ta mère compte rester chez nous combien de jours exactement ? » demanda Sophie, nerveuse, en enroulant une mèche de cheveux autour de son doigt

Présence suffocante et injuste qui érode chaque sourire.
Histoires

— Les jeunes femmes qui tiennent une maison devraient être debout au chant du coq ! lança-t-elle. Et toi, tu te prélasses encore sous la couette pendant que l’enfant a faim !

— Camille ne se réveille jamais affamée, nous avons un rythme bien établi, répondit Sophie en s’approchant de la cuisinière. Et puis, nous ne mangeons pas de sarrasin au petit déjeuner ! Camille y est allergique !

En jetant un coup d’œil à la casserole, elle constata que le fond était irrémédiablement brûlé.

Christine eut un reniflement méprisant.

— Des histoires ! À la campagne, les enfants mangent ce qu’on leur donne et ne font pas les difficiles. C’est vous, les gens de la ville, qui inventez toutes ces allergies !

Sophie comprit qu’argumenter ne servirait à rien. Sans ajouter un mot, elle sortit un yaourt destiné à sa fille, puis se mit à couper des fruits. Nicolas était déjà parti travailler ; il avait laissé un petit mot disant qu’il rentrerait pour le dîner et qu’il rapporterait quelque chose de bon pour tout le monde.

La journée s’étira avec une lenteur pénible. Christine avait pourtant affirmé vouloir aider avec sa petite-fille, mais elle ne prêta presque aucune attention à Camille. En revanche, elle trouva le temps de se rendre deux fois au supermarché du quartier et revint chargée de sacs.

— J’ai acheté des bocaux de légumes marinés ! annonça-t-elle en les alignant sur la table. Pas comme ces cochonneries industrielles dont vous vous nourrissez ici ! Des fruits bizarres, des produits sans nom et tout le reste !

— Merci, mais nous avons déjà des provisions, y compris des conserves, répondit Sophie, en regardant sa belle-mère déplacer sans gêne les aliments dans le réfrigérateur.

— Pas des choses convenables ! trancha Christine. Moi, je ne peux pas avaler ça. Et mon fils non plus, je le connais mieux que personne. D’ailleurs, tu cuisines beaucoup trop peu de vrais plats faits maison.

Sophie serra les dents et choisit de se taire. Elle avait promis à Nicolas de faire preuve de patience.

Après le déjeuner, lorsque Camille fut couchée pour sa sieste, Christine s’installa soudain en face de Sophie, à la table de la cuisine, une tasse de thé entre les mains et une expression qui n’annonçait rien de bon.

— Il faut que nous parlions, Sophie, déclara-t-elle d’un ton solennel. J’ai pris une décision.

— Laquelle ? demanda Sophie en levant les yeux de son ordinateur portable, où elle consultait ses courriels professionnels.

— Je vais m’installer chez vous. Définitivement.

Sophie cligna des paupières, persuadée d’avoir mal entendu.

— Pardon ?

— Je ne vois aucune raison de retourner au village, poursuivit Christine, comme si elle commentait la météo. Là-bas, on s’ennuie, surtout en hiver. Ici, il y a la civilisation, les magasins, les parcs. Je pourrai m’occuper de Camille pendant que toi et Nicolas travaillez.

— Mais… nous n’avons pas la place, balbutia Sophie, déconcertée. Cet appartement est trop petit pour quatre personnes.

— N’importe quoi ! répliqua sa belle-mère en balayant l’objection d’un geste. La chambre d’enfant m’ira très bien. Camille peut dormir avec vous ou dans le salon. Après tout, elle est encore petite, elle n’a pas besoin de tant d’espace.

Sophie sentit une colère brûlante monter en elle.

— Christine, ce n’est pas possible. Camille doit garder sa chambre. Et Nicolas et moi n’avons jamais envisagé de vivre avec…

— Avec qui ? Sa mère ? l’interrompit Christine en plissant les yeux. Je savais bien que c’était toi qui voulais me tenir loin de mon fils. Nicolas a toujours souhaité que je sois près de lui ! Au début, il voulait même revenir au village, puis il t’a rencontrée. Et maintenant, encore une fois, c’est toi qui fais obstacle… De toute façon, nous en avons déjà discuté avec lui.

— Quoi ? Sophie resta interdite. Nicolas ne m’a rien dit du tout.

— C’est qu’il craignait ta réaction ! lança Christine avec un air triomphant. Mais la décision est prise. Je vais vendre ma maison au village et venir vivre ici. Camille devra s’habituer à une nouvelle organisation.

Sans attendre la moindre réponse, elle se leva et se dirigea vers la chambre de l’enfant. Sophie la suivit aussitôt et, horrifiée, vit sa belle-mère commencer à décrocher des murs les dessins et les photos.

— Qu’est-ce que vous faites ? s’indigna-t-elle en arrachant presque des mains de Christine un cadre où l’on voyait Camille le jour de son premier anniversaire.

— J’aménage ma chambre, répondit l’autre avec un calme déconcertant. Il faut enlever toutes ces images d’enfant. Et déplacer le petit lit près de la fenêtre. Ou même le sortir complètement : il prend beaucoup trop de place.

— Christine ! Sophie s’efforçait de garder une voix posée, mais la colère la faisait trembler malgré elle. Vous ne pouvez pas débarquer ici et vous approprier la chambre de ma fille. Nicolas et moi n’en avons jamais parlé, et…

— Je t’ai déjà dit que Nicolas était d’accord ! la coupa sa belle-mère. Il faudra bien que tu t’y fasses. Après tout, je suis sa mère, toi tu n’es que sa femme. Les épouses vont et viennent, mais une mère reste pour toujours.

— Christine, remettez immédiatement les jouets de Camille à leur place ! Cette fois, Sophie ne chercha plus à masquer son indignation. Elle regardait sa belle-mère empiler les affaires de sa fille dans une grande boîte sortie d’on ne savait où.

— Ne me donne pas d’ordres ! répliqua Christine, imperturbable. Si tu élevais correctement cette enfant, elle ne laisserait pas traîner ses jouets partout dans la pièce.

Sophie inspira profondément, tentant de se maîtriser. Dehors, le jour commençait à tomber, et Nicolas, lui, n’était toujours pas rentré du travail.

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