— Ta mère compte rester chez nous combien de jours exactement ? demanda Sophie, nerveuse, en enroulant une mèche de cheveux autour de son doigt. Elle observait Nicolas terminer le rangement de la chambre d’amis, qui servait d’ordinaire de chambre à leur petite Camille, âgée de trois ans.
Nicolas haussa les épaules tout en lissant les draps propres sur le lit.
— Maman a dit qu’elle voulait passer quelques jours avec nous. Nous lui avons manqué, voilà tout. Je pense qu’elle repartira au village après le week-end. Elle a ses bêtes, son potager… elle ne peut pas s’absenter longtemps.
Sophie acquiesça sans rien répondre, mais une tension désagréable lui nouait déjà l’estomac. Depuis le début de son mariage avec Nicolas, ses rapports avec sa belle-mère avaient toujours été difficiles. Christine ne l’avait jamais formulé ouvertement, pourtant chacun de ses gestes, chacune de ses remarques laissait entendre que sa belle-fille n’était pas à la hauteur de ce qu’elle aurait souhaité pour son fils.
— S’il te plaît, préviens-la quand même de ne pas toucher à mes produits dans la salle de bains, ajouta Sophie en repensant aux précédentes visites. La dernière fois, elle a vidé la moitié de ma crème pour le visage en disant qu’elle voulait « voir à quoi je dépensais l’argent de son fils ».

— Allons, Sophie, n’exagère pas, répondit Nicolas en balayant la remarque d’un geste. Elle en a pris, d’accord, et alors ? Pour elle, partager les affaires, c’est naturel. Mais bon, je lui en parlerai.
Sophie renonça à discuter. En trois années de mariage, elle avait fini par comprendre une chose : Nicolas prendrait toujours la défense de sa mère, peu importe à quel point celle-ci pouvait se montrer désagréable avec sa femme.
Christine arriva à midi précis, alors que Nicolas était déjà parti travailler, laissant Sophie accueillir seule l’invitée. Le coup de sonnette retentit comme l’annonce d’un orage.
— Bonjour, Sophie, lança sèchement sa belle-mère en lui présentant une joue pour un baiser de pure politesse. Son visage disparaissait sous une épaisse couche de fond de teint et de poudre.
Derrière Christine s’entassaient deux énormes valises, ainsi qu’un grand sac rempli de provisions et de présents.
— Bonjour, Christine, répondit Sophie avec un sourire crispé. Entrez, votre chambre est prête.
— Oui, oui, bien sûr. Nicolas m’a prévenue que vous me laissiez la chambre de la petite pour quelque temps. J’espère qu’elle est assez spacieuse ? fit Christine en promenant dans l’entrée un regard critique. Et mon fils est encore au travail ? Il n’a même pas pu se libérer pour venir accueillir sa propre mère ?
Sophie l’aida à faire entrer les bagages dans l’appartement.
— Nicolas avait une réunion qu’il ne pouvait pas annuler. Il a promis de rentrer plus tôt.
— Je vois. Le travail passe avant sa mère, marmonna la belle-mère en avançant vers le salon, où Camille jouait avec ses poupées.
En apercevant cette femme inconnue, la fillette s’immobilisa, méfiante. Christine lui accorda à peine un regard.
— Alors c’est elle, Camille. Elle a grandi, dit-elle d’un ton distrait, avant de se diriger aussitôt vers la chambre d’enfant. Montre-moi plutôt où je vais dormir.
De toute la journée, Christine n’adressa pas une seule fois la parole directement à sa petite-fille. Même lorsque Camille, timidement, lui tendit son jouet préféré, elle se contenta de grimacer.
— Enlève-moi ça, Sophie. Je n’aime pas les peluches, ça ne sert qu’à ramasser la poussière.
Le soir, Nicolas rentra fatigué, mais visiblement heureux de revoir sa mère. Camille se précipita vers lui avec un cri de joie, et il la souleva dans ses bras avant de la faire tournoyer au milieu de la pièce.
— Comment vont mes femmes préférées ? Vous ne vous êtes pas ennuyées ? demanda-t-il en embrassant Sophie sur la joue, puis en serrant sa mère contre lui.
— Tout va très bien, mon fils, répondit Christine avec un sourire radieux, se transformant soudain en mère tendre et en grand-mère attentionnée. Ta femme a été occupée toute la journée, alors Camille et moi nous sommes débrouillées pour nous amuser.
Sophie leva les sourcils, stupéfaite, mais se tut. Toute la journée, sa belle-mère avait soit bavardé au téléphone avec ses amies, soit regardé la télévision, sans manifester le moindre intérêt pour l’enfant.
Après le dîner, pendant que Nicolas couchait Camille sur un lit pliant installé dans leur chambre, Sophie entra dans la chambre de la petite pour prendre son pyjama. Elle s’arrêta net sur le seuil. Christine rangeait soigneusement ses affaires dans les tiroirs de la commode, ceux qui, d’habitude, contenaient les vêtements de Camille. Les habits de l’enfant, eux, avaient simplement été empilés sur une chaise.
— Christine, qu’est-ce que vous faites ? demanda Sophie avec prudence.
— Je m’installe, répondit tranquillement sa belle-mère, tout en continuant à remplir les tiroirs de ses innombrables chemisiers et robes. Je ne vais tout de même pas vivre dans mes valises.
— Mais vous n’êtes venue que pour quelques jours…
Christine se redressa et fixa Sophie d’un regard appuyé.
— Nous verrons bien, Sophie. Nous verrons bien.
Le deuxième jour de la visite de Christine débuta par une odeur de porridge brûlé. Sophie bondit hors du lit, inspira brusquement, puis se hâta vers la cuisine. Sa belle-mère, vêtue d’une robe de chambre à fleurs, se tenait devant la cuisinière et remuait du sarrasin dans une casserole.
— Bonjour, dit Sophie en s’efforçant de dissimuler son agacement. D’habitude, c’est moi qui prépare le petit déjeuner pour la famille.
— Il serait temps que tu apprennes à te lever plus tôt, répliqua sa belle-mère sans même se retourner.
