« Je veux être tranquille » répondit Sophie sans la moindre hésitation, exigeant deux serrures pour sceller son nouveau départ

Cette solitude nouvelle est salutaire et cruellement méritée.
Histoires

Votre rôle consiste à saisir ce que désire exactement la personne que vous avez en face de vous, et à lui proposer ce qui correspond à son mode de vie.

À l’heure du déjeuner, Sophie avait déjà mémorisé l’emplacement des principales collections et retenu les spécificités de chaque fabricant. Contre toute attente, le travail lui plaisait. Les visiteurs arrivaient avec les plans de leur appartement, faisaient défiler des photos de leur salon ou de leur chambre sur leur téléphone, demandaient conseil pour assortir les teintes, choisir un bois, un tissu, une finition. Sophie avait l’impression de ne pas simplement vendre des meubles, mais de participer à la construction d’un intérieur, d’un refuge, d’un peu de chaleur domestique.

Sa première vente eut lieu dans l’après-midi. Un jeune couple cherchait une chambre à coucher. Sophie leur présenta plusieurs ensembles avec patience, compara les dimensions, les matières, les avantages de chaque modèle. Elle répondit aux questions sans insister, en les laissant réfléchir. Finalement, les jeunes mariés arrêtèrent leur choix sur un ensemble à 800 €.

— Très bien, la félicita Laurent. Sur cette vente, ta commission fait 40 €. Pour une première journée, c’est loin d’être mauvais.

Sophie sourit. Quarante euros gagnés en une seule vente. Si elle parvenait à vendre régulièrement, cela pouvait devenir un vrai complément. Bien sûr, il ne fallait pas rêver : elle ne conclurait pas forcément une commande tous les jours. Mais même dix ou quinze ventes dans le mois représenteraient déjà une somme appréciable en plus de son salaire fixe.

Le soir, Sophie rentra chez elle avec une légèreté qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps. Un nouvel emploi, de nouvelles perspectives, des visages inconnus qui n’étaient liés à aucun souvenir douloureux. Peu à peu, la vie semblait reprendre une forme plus stable. Dans la cour de l’immeuble, elle croisa sa voisine, Monique, une femme âgée qui savait toujours tout avant tout le monde.

— Sophie, et ton mari, alors ? demanda-t-elle. Cela fait un moment que je ne l’ai pas vu.

— Nous avons divorcé, répondit Sophie d’un ton calme.

— Oh, ma pauvre ! s’exclama Monique en portant les mains à sa poitrine. Pourtant, vous aviez l’air si unis…

— Les choses changent, dit simplement Sophie en haussant les épaules. Les gens aussi.

— Ne t’en fais pas, tu rencontreras quelqu’un d’autre. Tu es une femme bien.

Sophie la remercia pour sa gentillesse, puis monta chez elle. Une fois dans l’appartement, elle mit la musique que Julien avait toujours détestée et se prépara le dîner. Une salade légère, du poisson au four : exactement ce dont elle avait envie, et non ce que son ex-mari aurait exigé de trouver dans son assiette.

Pendant toute une semaine, le téléphone resta silencieux. Sophie eut le temps de s’habituer à son nouveau poste, de faire connaissance avec ses collègues et même de toucher ses premières commissions. Laurent ne ménageait pas ses compliments : les clients percevaient chez la nouvelle vendeuse une sincérité rassurante et un vrai sens du conseil. En quelques jours, Sophie avait déjà vendu trois ensembles de meubles, et cette réussite lui rendait confiance.

Le vendredi soir, elle rentrait après une journée particulièrement bonne. Une jeune famille venait d’acheter une chambre d’enfant à 1 200 €, ce qui lui rapportait presque 50 € de commission. En marchant, Sophie calculait mentalement ses revenus et songeait aux petites améliorations qu’elle pourrait apporter à son appartement.

Devant l’entrée de l’immeuble, une berline bleue familière était garée. Sophie ralentit, puis fronça les sourcils. C’était la voiture de Julien. Son ex-mari était assis au volant, la vitre baissée, une cigarette entre les doigts. Dès qu’il l’aperçut, il sortit du véhicule.

— Salut, dit-il en jetant son mégot dans la poubelle.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda Sophie, sans chaleur.

— Te parler. Calmement, cette fois.

— Nous avons déjà parlé. Au téléphone.

— Sophie, s’il te plaît… Julien avait l’air épuisé. Son costume était froissé, sa cravate mal nouée. Accorde-moi deux minutes.

— Parle, répondit-elle, sans lui proposer de monter.

— La situation est compliquée. Maman ne peut vraiment pas vivre avec Camille. C’est impossible, elles ne s’entendent pas du tout.

— C’est le problème de Camille, répliqua Sophie. Qu’elle apprenne donc à cohabiter avec sa belle-mère.

— Sophie, sois raisonnable. Camille est jeune, elle a ses idées, ses habitudes. Et maman… tu sais bien comment est Nathalie. Elle aime que tout soit en ordre, elle a toujours eu besoin de tout contrôler.

— Justement, je le sais. C’est pour cela que je te dis que ta nouvelle épouse doit gérer la situation elle-même.

Julien sortit une autre cigarette et l’alluma. Ses doigts tremblaient légèrement. Sophie le remarqua aussitôt et pensa que la vie conjugale avec Camille n’était peut-être pas aussi idyllique qu’il avait voulu le croire.

— Sophie, tu n’es pas rancunière à ce point, quand même ? tenta-t-il d’une voix plus douce. Tu te souviens de ce que maman a fait pour toi ? Quand ta mère est morte, Nathalie est restée auprès de toi toute une journée et toute une nuit.

— Je m’en souviens, répondit Sophie en hochant la tête. Et alors ?

— C’est une bonne personne. Elle est seulement d’une autre génération. Et Camille… Julien se tut, tira nerveusement sur sa cigarette. Camille a dit que si maman restait, c’est elle qui partirait.

— Je vois, dit Sophie. Elle t’a posé un ultimatum.

— Oui… Enfin, en quelque sorte.

— Et tu as choisi ta femme plutôt que ta mère.

— Ce n’est pas aussi simple, marmonna Julien.

— Au contraire, c’est très simple. Ta femme refuse de vivre avec sa belle-mère. Tu dois choisir entre ta mère et Camille. Et maintenant, tu voudrais que ce soit moi qui règle tes problèmes ?

Sophie observait son ancien mari et s’étonnait de son propre calme. Autrefois, une conversation comme celle-ci l’aurait brisée, elle aurait fini en larmes. À présent, elle ne ressentait qu’une irritation froide, presque distante.

— Sophie, seulement pour deux ou trois mois. Maman trouvera une solution définitive, un logement, quelque chose, et tout rentrera dans l’ordre.

— Julien, dit-elle lentement, tu m’as remplacée par Camille. Tu t’en souviens ? Tu m’as expliqué que tu t’ennuyais avec moi, que tu voulais autre chose, des émotions nouvelles.

— Ça n’a rien à voir…

— Si, justement. C’est exactement la même chose. Tu as fait ton choix. Maintenant, assume les conséquences.

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