« Je veux être tranquille » répondit Sophie sans la moindre hésitation, exigeant deux serrures pour sceller son nouveau départ

Cette solitude nouvelle est salutaire et cruellement méritée.
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— Donc ta mère ne peut pas cohabiter avec ta nouvelle épouse, mais avec l’ancienne, ça passerait très bien. Pratique, comme arrangement.

— Ne le prends pas comme ça. Maman est vraiment quelqu’un de bien. C’est seulement qu’entre elles, les caractères ne s’accordent pas.

Sophie traversa la pièce jusqu’à la fenêtre et regarda dehors. En bas, un garçon d’une dizaine d’années tapait dans un ballon, pendant que sa mère lisait sur un banc. Une scène d’été banale, paisible. Une vie ordinaire où les ennuis des autres n’avaient pas leur place.

— Sophie, tu m’écoutes ? demanda Julien.

— Oui.

— Réfléchis, je t’en prie. Elle ne te dérangera pas. Nathalie est très discrète, tu le sais bien.

— Discrète, répéta Sophie avec amertume. Celle qui me faisait remarquer tous les jours que je ne lavais pas la vaisselle comme il fallait ?

— Elle voulait juste t’aider…

— Julien, coupa-t-elle. Ma réponse est non. Définitivement. Je ne suis pas un foyer d’accueil pour ta famille.

— Sophie, fais preuve d’un peu d’humanité ! s’emporta-t-il. Elle est censée aller où ? Dormir dehors ?

— Je n’en sais rien. Tu pourrais peut-être demander à Camille pourquoi elle est incapable de vivre sous le même toit que ta mère.

— Qu’est-ce que Camille vient faire là-dedans ? lança Julien, agacé.

— Tout, justement. C’est son problème à elle. Elle est ta femme maintenant, qu’elle s’occupe donc des affaires de famille.

— Sophie, je te le demande sérieusement…

— Et moi, je te réponds sérieusement : non, dit-elle avant de raccrocher.

Le téléphone se remit à sonner presque aussitôt. Le même numéro s’affichait. Sophie rejeta l’appel, puis bloqua le contact. Ensuite, par réflexe, elle alla vérifier que la porte d’entrée était bien fermée, les deux verrous tirés.

Le silence retomba dans l’appartement. Elle s’installa dans un fauteuil et resta un moment immobile, absorbée par ses pensées. Nathalie… Pendant sept ans, cette femme avait occupé une place proche de celle d’une seconde mère pour elle. Ou du moins, elle avait essayé. Toujours prête à conseiller, toujours prompte à corriger, mais au fond, pas mauvaise. Quand Sophie tombait malade, elle passait avec des médicaments. Aux fêtes, elle n’oubliait jamais un cadeau. Et lorsque la mère de Sophie était morte, c’était sa belle-mère qui l’avait aidée à organiser les obsèques.

Mais tout cela appartenait à une autre époque. À l’époque où Sophie était encore l’épouse de Julien. Désormais, les choses avaient changé. Et ce n’était pas à elle de réparer les difficultés de Nathalie avec sa nouvelle belle-fille.

Sophie se leva et ouvrit l’armoire où pendaient ses vêtements. Le lendemain serait son premier jour dans son nouvel emploi : conseillère commerciale dans un magasin de meubles. Un salaire fixe de 550 € environ, auquel s’ajouteraient des commissions. Ce n’était pas exactement le métier dont elle avait rêvé, mais après le divorce, elle avait compris qu’il fallait reprendre sa vie en main, et vite. Avant, elle travaillait dans une petite société de logistique. Elle y gagnait peu, mais le poste était calme, familier, sans surprise. Maintenant, elle devait viser plus haut. Vivre seule coûtait cher : chaque dépense retombait uniquement sur ses épaules.

Elle choisit un tailleur bleu marine assez strict et un chemisier blanc. Sobre, classique, efficace. Une conseillère de vente devait inspirer confiance et paraître solide. Demain, il lui faudrait rencontrer l’équipe, mémoriser les catalogues, accueillir les premiers clients. Une existence nouvelle commençait, avec d’autres visages, d’autres habitudes, d’autres exigences.

Dans la salle de bains, Sophie resta longtemps devant le miroir. Le divorce avait creusé ses traits ; des ombres sombres s’étaient installées sous ses yeux. Trente-quatre ans, et l’impression d’en paraître quarante. La tension nerveuse, les nuits sans sommeil, les disputes interminables avec Julien avaient laissé leurs marques.

Pourtant, quelque chose avait disparu de son visage : cette expression traquée qui l’avait accompagnée durant les derniers mois de son mariage. Le jour où elle avait découvert l’infidélité de Julien, une fissure s’était ouverte en elle. Ensuite, chaque journée était devenue une épreuve. Il rentrait à la maison comme si de rien n’était, tandis qu’elle oscillait entre l’envie de provoquer une scène et la peur de détruire définitivement ce qui restait de leur foyer.

À présent, il n’y avait plus de foyer. Mais il y avait le calme. Et surtout, le droit de décider seule de la suite.

Sophie prit une douche, puis se glissa dans le grand lit qui, désormais, n’appartenait plus qu’à elle. Les draps sentaient la lessive fraîche ; elle les avait lavés dès le départ de son ex-mari. Un geste symbolique. Effacer proprement les dernières traces de leur vie commune.

Le matin, elle se réveilla au son du réveil, et non au ronflement bruyant de Julien. Encore un petit plaisir auquel elle n’avait pas pensé. Elle but son café sans se presser, enfila des chaussures confortables et partit travailler d’une humeur étonnamment légère.

Le magasin de meubles se trouvait dans un centre commercial, en périphérie. À l’intérieur s’étendait une vaste salle d’exposition où étaient installés des ensembles de cuisine, des canapés, des fauteuils, des chambres complètes. Le directeur, Laurent, accueillit Sophie avec cordialité.

— Vous avez déjà travaillé dans la vente ? demanda-t-il en parcourant son CV.

— Un peu, répondit-elle franchement. Mais je suis prête à apprendre.

— L’essentiel, c’est de savoir trouver le bon ton avec chaque client. Le reste vient avec la pratique.

Laurent lui fit faire le tour du showroom en lui présentant les particularités de chaque gamme. Des cuisines italiennes, des chambres allemandes, des tables et des chaises de fabrication française. Les prix allaient d’environ 150 € pour une chaise toute simple à près de 3 000 € pour une cuisine haut de gamme.

— Les clients ne se ressemblent pas, expliquait le directeur. Certains cherchent avant tout le moins cher, d’autres sont prêts à payer davantage pour la qualité.

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