« Je veux être tranquille » répondit Sophie sans la moindre hésitation, exigeant deux serrures pour sceller son nouveau départ

Cette solitude nouvelle est salutaire et cruellement méritée.
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Le serrurier muni de sa mallette d’outils arriva une demi-heure plus tard. Sophie l’attendait dans l’entrée, adossée au mur, les bras croisés, observant en silence ses gestes précis tandis qu’il démontait la serrure de la porte. Quand l’ancien mécanisme finit dans la paume de l’artisan, un déclic se produisit en elle, presque aussi net que celui du métal. C’était sans doute cela, cette sensation de délivrance dont tout le monde parlait après un divorce.

— Vous avez choisi un bon modèle, remarqua le serrurier en ajustant le nouveau cylindre. Solide, fiable. Vous voulez aussi une serrure à gorges en plus ?

— Oui, répondit Sophie sans la moindre hésitation. Deux serrures. Je veux être tranquille.

L’homme acquiesça et se remit aussitôt à l’ouvrage. Sophie retourna dans la pièce principale, où les documents du divorce étaient étalés sur la table. La procédure n’était pas encore totalement enregistrée dans toutes les administrations, mais la décision du tribunal, elle, était déjà entre ses mains. Tout avait été fait proprement, officiellement, dans les règles. Aucun crédit commun, aucun bien acheté à deux. L’appartement lui venait de sa grand-mère, reçu en héritage deux ans avant son mariage ; il n’y avait donc rien à partager.

À l’époque, Julien se moquait encore de ce petit deux-pièces dans un vieil immeuble.

— Tu ferais mieux de le vendre, disait-il, et on achèterait quelque chose de correct. Dans un quartier récent, avec un vrai plan, pas ce cagibi mal fichu.

Et pourtant, aujourd’hui, ce logement que Julien méprisait était devenu son refuge. Trente-huit mètres carrés rien qu’à elle, un territoire où personne ne donnerait d’ordres, ne critiquerait ses émissions à la télévision, ni ne laisserait des assiettes sales dans l’évier comme si une main invisible devait s’en charger.

— C’est terminé, annonça le serrurier. Essayez.

Sophie prit les clés neuves et les fit tourner plusieurs fois, d’abord dans une serrure, puis dans l’autre. La porte répondit par un claquement doux et ferme. Désormais, personne n’entrerait ici sans l’accord de celle qui y vivait.

— Merci, dit-elle en réglant l’artisan.

Lorsque la porte se referma derrière lui, Sophie resta un instant immobile, le dos appuyé contre le battant, les paupières closes. Le silence. Pour la première fois depuis six mois, un vrai silence. Plus de Julien pendu au téléphone à toute heure, plus de télé allumée du matin au soir parce qu’il ne supportait pas d’être seul avec ses pensées.

Elle traversa la pièce et ouvrit la fenêtre en grand. L’air de juillet entra d’un seul mouvement, chargé de l’odeur des tilleuls en fleurs dans la cour voisine. En bas, des enfants jouaient ; leurs voix se mêlaient au ronronnement lointain des voitures. Des bruits d’été tout simples, presque ordinaires, mais qu’elle n’entendait plus autrefois, noyés qu’ils étaient dans le désordre permanent de la vie conjugale.

Dans la cuisine, le réfrigérateur ne contenait qu’un yaourt et une barquette de fromage blanc. Sophie ouvrit la porte, contempla ces réserves dérisoires, puis eut un petit rire. Julien se plaignait sans cesse qu’il n’y avait jamais « de vraie nourriture » à la maison. Maintenant, elle n’achèterait que ce dont elle avait envie. Plus de charcuterie exigée chaque matin au petit déjeuner. Plus de plats tout prêts réclamés trois soirs par semaine.

Elle sortit le yaourt, ôta le couvercle et se mit à le manger directement dans le pot, debout près de la fenêtre. Avant, Julien aurait grimacé en la voyant faire.

— On se croirait dans une chambre d’étudiant, marmonnait-il. Tu ne peux pas t’asseoir à table comme tout le monde ?

À présent, elle pouvait manger où elle voulait, comme elle voulait. La liberté avait un goût étonnamment agréable, sucré, avec une note de fraise.

Le téléphone sonna au moment où Sophie rinçait le pot vide. Un numéro inconnu s’affichait à l’écran. Elle fronça les sourcils : ce genre d’appel n’annonçait presque jamais rien de bon.

— Allô ? fit-elle prudemment.

— Sophie ? La voix qui sortit du combiné lui était trop familière. C’est Julien.

Elle se figea, le pot encore humide entre les doigts. Son ex-mari. D’où appelait-il avec ce nouveau numéro ? Et surtout, que lui voulait-il ?

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle d’un ton sec.

— Il faut qu’on parle. On pourrait se voir ?

— Non, coupa Sophie. Tout ce qu’il y avait à dire, nous l’avons dit devant le juge.

— Sophie, écoute-moi au moins… Julien parlait d’une voix moins brusque que d’habitude, presque douce, avec cette prudence qui annonçait toujours une demande intéressée. Je sais que tu es en colère. Mais il y a un problème qu’il faut régler.

— Quel problème encore ?

— Maman. Elle doit loger quelque part pendant quelque temps. Juste deux mois, pas plus.

Sophie posa le pot sur la table et serra plus fort le téléphone. Sa belle-mère. Cette Nathalie qui, pendant toute la durée de son mariage, lui avait expliqué comment préparer une soupe, plier le linge, accueillir son mari après le travail et respirer correctement dans sa propre cuisine.

— Et moi, qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? demanda Sophie.

— Comment ça ? Tu la connais bien. Elle t’a toujours bien traitée.

— Elle me traitait, oui, répondit Sophie. Mais nous sommes divorcés, Julien. Je ne fais plus partie de ta famille.

— Sophie, s’il te plaît… Il se tut quelques secondes, puis soupira. Je sais que je te demande beaucoup. Mais je n’ai personne d’autre vers qui me tourner.

— Et ta nouvelle femme ? lança Sophie sans détour.

Un silence tomba à l’autre bout de la ligne. Julien toussota.

— Camille… elle ne peut pas. Avec maman, ça ne fonctionne pas. Pas du tout.

— Je vois, dit Sophie.

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