Pendant vingt-cinq ans, Nathalie Legrand avait entendu ces mêmes inflexions. « Nathalie, j’ai menti pour la partie de pêche, d’accord, je n’étais pas à la pêche… j’ai eu honte, voilà, mais je t’aime. » Ou encore : « Nathalie, je n’ai pas acheté les charnières, j’ai oublié, mais je vais réparer, promis juré. » Toujours cette voix tendre, presque chaude, avec, au fond, un léger reproche adressé à celle qui avait osé relever le mensonge.
— Philippe, murmura Anaïs Leclerc. Tu m’as menti sur ton âge. Sur ton argent. Sur ta voiture. Sur l’appartement. Tu as même menti à la femme avec qui tu as vécu vingt-cinq ans, en prétendant lui laisser par grandeur d’âme quelque chose qui lui appartenait déjà. Tu as menti sur tout. Alors pourquoi est-ce que je devrais croire que cette seule chose-là est vraie ?
— Parce que ça l’est ! lança Philippe André, presque en criant.
— Non, répondit Anaïs. Je ne te crois plus. Pas un mot. Et c’est ça, le pire : maintenant, je ne peux plus croire aucune de tes paroles. Même les belles.
Elle le contourna, gagna l’entrée et enfila sa veste. Philippe resta planté dans la cuisine ; Nathalie voyait ses mains trembler légèrement.
— Anaïs, dit-il dans son dos, d’une voix qui se brisa. Tu le regretteras.
Elle se retourna sur le seuil.
— Peut-être, dit-elle. Mais au moins, ce regret-là sera le mien. Il ne viendra pas d’un mensonge qu’on m’aura servi. — Elle posa les yeux sur Nathalie. — Merci. Je ne sais pas exactement de quoi je vous remercie, mais merci. Vous auriez pu me mettre dehors, et vous m’avez offert du thé.
— Va, répondit Nathalie avec douceur. Et ne lui écris pas. Même si tu en as envie, n’écris pas. Le premier mois est le plus dur. Après, on respire mieux.
Anaïs hocha la tête. Ses yeux brillèrent de nouveau, puis elle sortit. En bas, la porte de l’immeuble claqua.
Ils restèrent deux dans la cuisine.
Philippe s’assit lourdement sur le tabouret près de la fenêtre, celui qu’il avait toujours occupé. Il demeura là un instant, puis se frotta le visage des deux mains.
— Alors ? Tu es contente ? demanda-t-il sans la regarder.
— Non, dit Nathalie.
— Vous vous êtes bien trouvées, toutes les deux… Deux…
Il n’acheva pas sa phrase et fit un geste vague de la main.
— Termine, dit-elle calmement. Deux quoi ?
Il se tut.
— Philippe, reprit Nathalie en s’asseyant face à lui, je n’ai même plus envie de me venger. Tu me crois ? J’étais persuadée que j’en aurais envie. Pendant six semaines, j’ai imaginé tout ce que je te dirais. Et maintenant que je te vois, je ressens seulement de la tristesse. Pas pour moi. Pour toi.
— Ne commence pas à me plaindre, marmonna-t-il.
— Je ne te plains pas. Je constate. Dans un mois, tu auras cinquante ans. Tu as raconté à une fille de vingt-deux ans que tu en avais quarante-deux. Tu lui as présenté mon appartement comme si c’était le tien. Tu as inventé une deuxième voiture, de l’argent de côté, un apport pour acheter. Philippe, ce n’est pas vers elle que tu es parti. Tu es parti vers l’homme que tu rêvais d’être : jeune, aisé, avec deux voitures et toute la vie devant lui. Sauf que cet homme n’existe pas. Il y a seulement un maître de conférences avec une Renault Clio à crédit et un logement loué dans un quartier sans charme.
Il ne répondit rien.
— Et tu sais ce qui fait le plus mal ? continua Nathalie. Tu n’avais pas besoin de mentir. À elle, peut-être que si. À moi, certainement pas. Moi, je t’ai aimé vingt-cinq ans comme tu étais. Avec ta Clio, ton salaire, tes vis jamais posées. Je n’avais pas besoin d’un homme avec deux voitures. J’avais besoin de toi. Du vrai toi. Et je découvre que, même devant moi, tu jouais un rôle. Simplement, j’y étais habituée, alors je ne le voyais plus.
Philippe s’était voûté. Au bout d’un moment, il dit très bas, en fixant le sol :
— Je pensais qu’avec elle je deviendrais quelqu’un d’autre.
— On ne devient pas quelqu’un d’autre comme ça, répondit Nathalie sans colère. On ne s’échappe pas de soi-même dans l’appartement loué d’une autre. On se transporte avec soi. Avec tout le reste. Même avec les vis qu’on n’a jamais achetées.
Il releva les yeux vers elle.
— Nathalie… Et si je…
— Non, coupa-t-elle aussitôt, d’une voix tranquille et définitive. Ne commence même pas. Pas parce que je suis cruelle. Parce que j’ai déjà réparé cette porte. Toute seule. Et tu sais quoi ? Il n’y en avait pas pour plus de vingt minutes. Vingt minutes et une vis. Tu me l’as promise pendant deux ans. Moi, je l’ai faite. Et c’est à ce moment-là que j’ai compris, Philippe. Pas quand tu es parti. Quand la porte du placard s’est refermée d’un petit clic. J’ai compris que je pouvais très bien m’en sortir sans toi. Le placard, et tout le reste.
Il se leva. Il resta immobile quelques secondes, comme s’il attendait encore quelque chose : qu’elle change d’avis, peut-être, ou qu’elle lui propose du thé, comme avant. Nathalie ne proposa rien.
— Tes sacs sont dans la chambre, dit-elle. La valise est dans l’entrée. Tu veux que je t’aide à les descendre ou tu t’en charges ?
— Je m’en charge, répondit-il d’une voix sourde.
Alors il circula dans cet appartement qui avait été sa maison pendant vingt-cinq ans. Il sortit ses sacs, sa caisse à outils, sa grande valise grise achetée pour un voyage qu’ils n’avaient jamais fait. Nathalie demeurait dans l’entrée. Elle regardait. Elle ne l’aidait pas, mais ne l’entravait pas non plus. Elle accompagnait seulement ce départ jusqu’au bout.
Quand tout fut sur le palier, Philippe s’attarda dans l’encadrement de la porte. Puis il se retourna.
— Nathalie, dit-il. Pardonne-moi.
Elle le contempla longtemps, avec attention, comme si elle voulait garder en mémoire ce visage une dernière fois. Et elle comprit qu’elle n’était plus en colère. Plus du tout.
— Dieu pardonnera, répondit-elle. Va, Philippe. Et… les clés, pose-les correctement sous son paillasson. Ne les jette pas n’importe comment. C’est une bonne fille. Elle a déjà assez reçu.
Il hocha la tête et saisit la poignée de sa valise. Les roulettes heurtèrent le seuil.
— Tu as changé, dit-il soudain.
— Non, répondit Nathalie. J’ai seulement arrêté de faire semblant que ça me convenait d’être invisible. C’est toi, sans doute, qui me vois vraiment pour la première fois. Au moment de sortir.
Il ne trouva rien à dire. Il tira la valise vers l’ascenseur. Nathalie referma la porte doucement, sans la claquer. Elle resta quelques instants adossée au battant, écoutant la cabine descendre.
Puis elle retourna dans la cuisine, mit la bouilloire en marche et s’assit à table. Derrière la fenêtre, une fine pluie de mars tombait, cette pluie de fin d’hiver, quand la neige n’est plus qu’une saleté grise et que le printemps n’est pas encore là. Nathalie tenait sa tasse à deux mains, exactement comme Anaïs, effrayée, l’avait tenue trois jours plus tôt à cette même place. Elle regardait sa cuisine. Sa cuisine à elle.
Son regard glissa vers la porte du placard sous l’évier. Cette porte-là. Nathalie tendit la main et la poussa du bout des doigts. Elle pivota souplement, puis se referma dans un petit déclic net, régulier, comme elle aurait toujours dû le faire.
Nathalie sourit.
Le soir, Marie Faure appela en vidéo, comme d’habitude.
— Alors ? demanda-t-elle sans préambule. Il l’a récupérée, sa valise ?
— Oui, répondit Nathalie. Il l’a prise.
— Et ça s’est passé comment ? Pas de scène ?
— Il y en a eu une, dit Nathalie. Mais pas celle que tu redoutais. — Elle marqua une pause. — Marie, je te raconterai tout quand on se verra. C’est trop long. Parle-moi plutôt de ton Lucas Bertrand. Qui est-ce, ce Lucas ?
— Maman ! s’exclama Marie en riant, les joues soudain rosies. Mais enfin, pourquoi tu demandes ça comme ça ?
— Pourquoi attendre ? dit Nathalie. On n’a qu’une seule vie. Vas-y, raconte. Je me suis servi du thé, je t’écoute.
Et elle s’installa plus confortablement dans sa cuisine, dans son appartement, où plus rien ne pendait de travers et où chaque porte se fermait enfin comme il fallait. Puis elle se mit à écouter sa fille.
