— Et puis, j’en ai plus que marre d’être celle à qui l’on ment dans le dos, ajouta Nathalie Legrand. Pour une fois, que tout se dise en face. Devant moi. Moi, ça me rendra les choses plus supportables. Et toi, tu auras moins peur.
Anaïs Leclerc resta silencieuse un long moment.
— Vous n’avez pas peur que je change d’avis ? demanda-t-elle enfin. Que j’aie pitié de lui et que je retourne avec lui ?
— Si, répondit Nathalie avec franchise. Mais c’est ta vie. Je ne peux pas la vivre à ta place.
Le samedi, Nathalie se leva de bonne heure, alors qu’elle s’était couchée très tard. Elle nettoya la cuisine, bien qu’il n’y eût rien à nettoyer, puis descendit du haut du placard la vieille valise de voyage grise : une grande valise à roulettes, achetée autrefois avec Philippe André, lorsqu’ils projetaient de partir au Monténégro — voyage qu’ils n’avaient finalement jamais fait. La valise était couverte d’une pellicule de poussière. Nathalie passa un chiffon dessus, puis l’installa dans l’entrée. Qu’il la prenne et qu’il s’en aille.
Elle décrocha ses costumes des cintres et les plia soigneusement dans deux grands sacs. Les outils — ceux avec lesquels il promettait depuis des mois de réparer la porte du meuble — furent rangés dans une boîte. Tout était honnête. Elle ne comptait rien garder de lui. Ni ses affaires, ni lui.
Anaïs arriva à onze heures et demie. Elle était blême, mais son regard avait quelque chose de résolu. Nathalie lui servit du thé. Elles échangèrent à peine quelques mots : il n’y avait plus grand-chose à dire, tout avait été dit le mercredi. Anaïs demeura assise dans la cuisine, tandis que Nathalie consultait l’heure à intervalles réguliers.
À midi moins cinq, l’interphone sonna.
— C’est lui, dit Nathalie.
Anaïs pâlit encore davantage.
— Va ouvrir, dit Nathalie.
— Moi ? s’effraya Anaïs. Pourquoi moi ?
— Parce que cette peur-là, tu ne pourras pas la contourner éternellement, répondit Nathalie. Autant l’affronter tout de suite. Vas-y. Appuie sur le bouton et ouvre la porte de l’immeuble. Moi, je reste dans la cuisine.
Anaïs se leva. Ses mains tremblaient. Elle traversa l’entrée, décrocha l’interphone, n’adressa pas un mot dans le combiné et se contenta de déverrouiller la porte en bas. Puis elle se plaça près de la porte de l’appartement et attendit.
Depuis la cuisine, Nathalie entendit l’ascenseur monter. Puis les portes s’ouvrirent à son étage. Les pas familiers approchèrent dans le couloir : Philippe avait toujours marché lourdement, avec un léger frottement des semelles. Il s’arrêta devant la porte. Ses clés tintèrent — par réflexe, il les avait sorties, oubliant que la serrure avait été changée — puis il les rangea. Il y eut une pause. Il devait s’attendre à ce que Nathalie vienne ouvrir.
Ce fut Anaïs qui ouvrit.
Nathalie, immobile sur le seuil de la cuisine, voyait toute la scène à travers l’entrée, comme dans un cadre : le dos d’Anaïs, et derrière elle, Philippe. Il esquissa un pas en avant, portant déjà sur le visage cette demi-sourire fautif, préparé d’avance, celui qu’il réservait à son ancienne épouse. Puis il se figea. Le sourire glissa lentement de ses traits, comme effacé à la gomme. Il venait de voir Anaïs. Ici. Dans l’appartement de Nathalie. En train de lui ouvrir la porte.
Il devint livide. Vraiment livide. Nathalie vit la couleur se retirer de son visage, vit sa bouche s’entrouvrir sans qu’aucun son n’en sorte. En une seconde, il avait compris : si Anaïs se trouvait là, si elle ouvrait la porte de l’appartement de Nathalie, cela signifiait qu’elles avaient parlé. Cela voulait dire que tout ce qu’il avait pris soin de maintenir dans des coins séparés de son existence, en empêchant chacun de savoir ce qu’il cachait à l’autre, venait de s’effondrer au même endroit, dans la même entrée.
— Anaïs ? parvint-il à articuler. Mais… qu’est-ce que tu fais ici ?
— Bonjour, Philippe, répondit Anaïs. Sa voix tremblait, pourtant elle ne recula pas. Je t’attendais.
— Comment… toi… Il regarda par-dessus son épaule, vers l’intérieur de l’appartement, et aperçut Nathalie. Leurs yeux se croisèrent. Nathalie. Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ?
— Entre, Philippe, dit Nathalie d’un ton calme. Tes affaires sont prêtes. Et visiblement, il y a aussi quelques explications à donner, puisque tout le monde est là.
Il entra, mais non plus comme le maître des lieux qu’il avait cru être pendant vingt-cinq ans. Il passa de côté, maladroit, décontenancé, avec l’attitude d’un étranger dans une maison étrangère. D’ailleurs, c’était bien ce qu’il était désormais : un étranger dans une maison qui ne lui appartenait plus. Nathalie le regarda — massif, le crâne qui se dégarnissait, vêtu de cette veste qu’elle avait elle-même choisie pour lui trois ans plus tôt — et ne ressentit ni victoire, ni haine. Étrangement, cela lui était presque indifférent. Il était là, vivant, voilà tout.
Ils gagnèrent la cuisine. Anaïs reprit sa place de tout à l’heure. Nathalie resta debout. Philippe, lui, demeura au milieu de la pièce, ne sachant que faire de ses mains, ni où poser son corps.
— Peut-être que vous allez m’expliquer, commença-t-il en essayant de retrouver ce ton d’homme qui se croit encore autorisé à poser des questions. Comment vous avez… Enfin, vous avez comploté derrière mon dos ?
— Derrière ton dos ? coupa Anaïs, et une colère nouvelle, absente trois jours plus tôt, perça soudain dans sa voix. Tu parles de derrière ton dos, Philippe ? Et toi, tu me regardais bien dans les yeux quand tu me disais que l’appartement était à toi ? Que tu avais quarante-deux ans ? Que tu avais une deuxième voiture au garage ? Que tu allais nous acheter un logement avant l’été ? Tout ça, tu me l’as dit en face, non ?
Philippe tressaillit. Il tourna les yeux vers Nathalie, comme s’il cherchait encore, par vieille habitude, un appui auprès d’elle.
— Nathalie, écoute, je ne sais pas ce qu’elle a pu te raconter…
— Elle ne m’a rien raconté, répondit Nathalie. Elle m’a posé des questions. C’est moi qui ai répondu. La vérité. Que l’appartement appartenait à ma mère, qu’il m’est revenu par héritage, avant notre mariage. Que nous n’avons qu’une seule voiture, et encore, à crédit. Que dans un mois, tu vas avoir cinquante ans. Tout cela, je le sais, Philippe. J’ai vécu vingt-cinq ans avec toi et cela fait vingt-trois ans que je travaille avec les appartements des autres. Alors, franchement, avec quoi veux-tu encore me surprendre ?
Philippe se tut. Ses mâchoires se contractaient.
— Je ne comprends pas ce que vous cherchez à obtenir, lâcha-t-il enfin d’une voix sourde. Vous avez organisé quoi, là ? Un tribunal ?
— Personne ne cherche à obtenir quoi que ce soit, dit Nathalie avec lassitude. Tes sacs sont là. Tes costumes, tes outils. La valise est dans l’entrée. Tu prends tout et tu pars. Je ne t’ai pas fait venir pour te juger. D’ailleurs, je ne t’ai même pas invité : c’est toi qui as insisté pour passer chercher ta valise.
— Et elle, qui l’a invitée ? demanda Philippe en désignant Anaïs d’un mouvement brusque du menton.
— Moi, répondit Nathalie. Pour qu’elle puisse te dire en face ce qu’elle a décidé. Parce qu’au téléphone, tu aurais recommencé, avec tes grandes phrases, en tournant autour, comme tu sais si bien le faire. Ici, c’est les yeux dans les yeux. Vas-y, Anaïs.
Anaïs se leva. Elle était menue, presque fragile, et pourtant, à cet instant précis, elle paraissait plus grande et plus droite que l’homme qui se tenait devant elle.
— Je m’en vais, Philippe, dit-elle. Définitivement. Ce matin, j’ai récupéré mes affaires dans cet appartement, pendant que tu étais à la fac. J’ai laissé les clés sous le paillasson. Tu appelleras le propriétaire toi-même.
— Anaïs, murmura-t-il en faisant un pas vers elle.
Sa voix changea aussitôt. Elle devint douce, traînante, enveloppante — cette voix-là même avec laquelle, sans doute, il lui avait lu des poèmes et confié qu’il « respirait enfin ».
— Ma petite Anaïs, voyons… qu’est-ce que tu racontes ? Écoute-moi. Oui, j’ai menti pour l’appartement. J’ai eu honte, je ne sais pas… honte de ne rien avoir vraiment à moi. Je voulais avoir l’air meilleur. Un homme est censé être à la hauteur, non ? Est-ce que c’est un crime de vouloir paraître digne de toi ? Mais le reste est vrai. Les sentiments, eux, sont vrais.
Nathalie l’écoutait et une pensée lui traversa l’esprit : mon Dieu, comme elle connaissait tout cela.
