Rien, absolument rien qui pût donner à Philippe André le moindre titre : ni travaux lourds financés à deux, ni emprunt immobilier, ni aide familiale investie dans le logement. Un bien reçu par donation ou par héritage restait un bien propre ; il n’entrait pas dans le partage entre époux. Nathalie Legrand ne tenait pas cette règle d’un manuel : elle l’avait appliquée, enregistrée, vérifiée de ses propres mains des centaines de fois dans son travail.
Aussi, lorsqu’il était parti avec son sac de sport, au milieu de la douleur, de l’humiliation et de la stupeur, une pensée froide, presque clinique, s’était imposée à elle : il était parti sans rien. Il avait son salaire de maître de conférences, une vieille Dacia achetée à crédit et un appartement loué dans une rue sans charme, payé avec ce même salaire. Tout ce qu’il s’était habitué à considérer comme sa réussite — le deux-pièces confortable, la vie installée au fil des années, cette impression de solidité — ne lui appartenait pas.
Mais ce n’était pas cela, le plus important. Le plus important, Nathalie l’apprit le mercredi, trois jours avant le samedi prévu, et elle l’apprit par le plus pur des hasards.
Elle rentrait du bureau. Au rez-de-chaussée de son immeuble, elle s’était arrêtée à la pharmacie pour acheter des gouttes pour les yeux. En ressortant, elle aperçut une jeune femme près de l’entrée. Très jeune, vêtue d’une veste claire, les cheveux longs relevés à la va-vite en un chignon négligé. Elle tenait son téléphone dans les mains et semblait incapable de se décider à franchir la porte. Au bruit de l’ouverture, elle se retourna. Nathalie comprit aussitôt qui elle était. Pas grâce à une photo — elle n’en avait cherché aucune. Elle le sut à son regard. À cette manière qu’eut la jeune femme de sursauter, puis de devenir plus pâle encore que sa veste.
— Bonjour, murmura-t-elle presque sans voix. Vous êtes… Nathalie Legrand ?
— Oui, répondit Nathalie.
Un silence se posa entre elles. Une voisine passa avec son chien et leur lança un coup d’œil de côté.
— Je m’appelle Anaïs Leclerc, dit la jeune femme.
Puis elle se tut, comme si ce seul prénom devait tout expliquer.
— Je sais qui tu es, répondit Nathalie avec calme.
Elle-même ignorait d’où lui venait cette tranquillité. Peut-être s’était-elle formée lentement pendant six semaines. Elle regardait Anaïs Leclerc et ne ressentait ni haine, ni même colère. Seulement une fatigue immense, lourde, et quelque chose qui ressemblait à de la pitié, ce qui la dégoûtait presque d’elle-même.
— Je ne sais pas pourquoi je suis venue, reprit Anaïs, la voix brisée. Je crois que je deviens folle. Je voulais juste… est-ce que je peux vous dire quelque chose ? Je ne resterai pas longtemps.
Nathalie l’observa. Le vent s’était levé, une petite pluie commençait à tomber.
— Monte, dit-elle, à sa propre surprise. Là-haut, au moins, il n’y aura pas de courant d’air. Tu boiras un thé, puis tu repartiras.
Anaïs s’assit dans la cuisine — cette cuisine-là — les deux mains serrées autour d’une tasse. Elle parlait les yeux baissés vers la table. Nathalie, adossée au plan de travail, écoutait. Peu à peu, détail après détail, un tableau se dessinait en elle, si grotesque qu’il lui donnait tour à tour envie de rire et de vomir.
— Il m’a dit que l’appartement était à lui, expliquait Anaïs. Celui-ci… le vôtre. Il disait qu’il y était domicilié, que c’était son logement, qu’il vous le laissait, en quelque sorte, par noblesse. Qu’il ne voulait pas vous mettre dehors, parce que vous n’étiez plus toute jeune et que vous n’auriez nulle part où aller. Il a vraiment dit : “Je ne vais pas jeter Nathalie à la rue, je ne suis pas ce genre d’homme.”
Nathalie reposa lentement sa tasse.
— Il t’a donc raconté qu’il me laissait mon propre appartement par grandeur d’âme, répéta-t-elle d’une voix égale.
— Oui, souffla Anaïs en levant vers elle des yeux où l’horreur de comprendre apparaissait déjà. Mais il n’est pas à lui, n’est-ce pas ?
— Il appartenait à ma mère, répondit Nathalie. J’en ai hérité trois ans avant notre mariage. Il y a vécu vingt-cinq ans comme invité et, apparemment, il a fini par se persuader qu’il en était le propriétaire.
Anaïs cacha son visage dans ses mains.
— Mon Dieu, dit-elle sourdement. Et la voiture ? Il affirmait en avoir deux. Que la deuxième, plus grande, était au garage, mais qu’il ne l’utilisait presque jamais.
— Il n’en a qu’une, répondit Nathalie. Une Dacia, encore à crédit. Et nous n’avons jamais eu de garage. S’il y en avait eu un, je le saurais : c’est précisément le genre de documents dont je m’occupe au travail.
— Et… l’argent ? Il disait qu’il avait des économies, qu’il nous achèterait un appartement à nous d’ici l’été. Que l’apport était presque réuni…
Nathalie regarda cette fille — car c’en était une, plus jeune que Marie Faure — et la clarté froide, presque triomphante, qu’elle avait ressentie jusque-là s’éteignit d’un coup. Il ne resta qu’une amertume lasse.
— Anaïs, dit-elle, tu sais quel âge il a ?
— Quarante-deux ans, répondit Anaïs. Il m’a dit qu’il en avait quarante-deux.
— Quarante-neuf, corrigea Nathalie. Cinquante en mai.
Anaïs la fixa quelques secondes. Puis, contre toute attente, elle se mit à pleurer. Pas de façon théâtrale, pas bruyamment. Elle pleurait assise là, comme on pleure quand on a terriblement honte et terriblement peur.
— Je suis idiote, hein ? demanda-t-elle à travers ses larmes. Dites-le. Dites que je suis idiote.
— Tu es jeune, répondit Nathalie, et sa voix en devint presque douce. Ça, ça se soigne. Tu seras idiote seulement si tu restes avec lui.
Pour la première fois depuis le début de leur conversation, elle s’assit en face d’elle et la regarda droit dans les yeux.
— Pourquoi es-tu vraiment venue ?
Anaïs essuya son visage avec sa manche.
— La semaine dernière, j’ai cherché sur Internet… des renseignements sur les appartements, comment vérifier à qui ils appartiennent. Une amie m’a dit qu’on pouvait demander un document, une sorte d’extrait. Au service foncier, je crois.
— Au fichier immobilier, précisa Nathalie, et le coin de sa bouche frémit. C’était presque comique. La petite avait demandé un extrait. Tu l’as commandé ?
— Oui. Je l’ai reçu par mail. Et dessus, c’était votre nom. Il était écrit que le bien avait été acquis avant le mariage, par succession. Au début, je n’ai pas compris. Puis j’ai compris. Et j’ai eu l’impression que tout s’écroulait en moi. Je me suis dit que s’il avait menti là-dessus, alors il avait menti sur tout. Sur son âge, sur la voiture, sur l’argent, sur le fait qu’il m’aimait… Anaïs renifla. Je n’ai pas tenu. Je suis venue vous voir. Il fallait que je voie qui il avait pu abandonner comme ça… pour des mensonges.
Nathalie ne répondit pas tout de suite. Dehors, la nuit était tombée complètement, et les vitres renvoyaient le reflet de sa cuisine.
— Et maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda-t-elle enfin.
— Je vais partir, dit Anaïs. J’ai déjà préparé mes affaires. Une amie loue une chambre, je vais m’installer chez elle. Je ne lui ai pas encore annoncé. J’ai peur.
— Il doit venir samedi chercher une valise, dit Nathalie. Ici. À midi.
Anaïs releva brusquement la tête.
— Ici ?
— Des costumes d’hiver, paraît-il. Des outils. Et la grande valise de voyage. Nathalie eut un sourire bref. Il s’imaginait peut-être partir quelque part avec toi. Tu étais au courant ?
— Il disait qu’on irait à Nice cet été… Anaïs s’interrompit net. Mon Dieu. Il paie un loyer avec un salaire de maître de conférences, et il me promettait Nice.
Elles restèrent un moment sans parler. Puis une idée traversa Nathalie, si calme et si nette qu’elle-même en fut étonnée.
— Anaïs, dit-elle. Viens aussi samedi. À midi.
Anaïs la fixa, déconcertée.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez, tous les deux, certaines choses à vous dire, répondit Nathalie Legrand.
