Nathalie Legrand était agenouillée devant le placard de la cuisine. D’une épaule, elle retenait la porte qui s’était presque arrachée, tandis que de l’autre main elle tâtonnait dans l’ombre pour faire coïncider la charnière avec deux minuscules trous destinés aux vis. Cette porte ne tenait plus que par une seule fixation depuis l’automne d’avant l’année dernière. À l’époque, Philippe André avait promis d’acheter de nouvelles ferrures le week-end suivant. Puis il l’avait répété pendant une trentaine de week-ends d’affilée. Ensuite, il avait tout simplement cessé de voir que la porte pendait de travers et refusait de fermer.
— Tu pouvais bien rester comme ça encore longtemps, murmura Nathalie dans la cuisine vide. Tu ne dérangeais personne.
Et pourtant, ce jour-là, cette porte bancale lui devint soudain insupportable. Elle alla chercher sur le balcon une vieille caisse en plastique où, depuis trente ans, s’entassaient des vis, des chevilles, des bouts de câbles et des clés dont plus personne ne connaissait l’usage. Elle en renversa une partie sur un journal et passa bien vingt minutes à fouiller avant de trouver la bonne vis. Elle la trouva enfin. Avec un tournevis, elle fixa d’abord une charnière, puis l’autre, ajusta, resserra. La porte reprit sa place. Nathalie la poussa du bout du doigt : elle se referma doucement, avec un petit déclic net. Pour la première fois depuis deux ans, elle avait cliqué.
Elle resta encore assise par terre quelques instants, les yeux fixés sur cette porte remise droite. Et, sans qu’elle comprenne pourquoi, ce fut à cause d’elle, et non de tout le reste, que ses yeux commencèrent à piquer.
Le téléphone sonna alors qu’elle ramassait les vis pour les remettre dans la caisse. Sur l’écran s’afficha : « Philippe André ». Plus « Philou », comme pendant vingt-cinq ans, mais simplement « Philippe André ». Elle avait modifié son nom dans le répertoire une semaine après son départ. Nathalie essuya ses mains sur son tablier et ne décrocha qu’à la quatrième sonnerie.

— Oui.
— Nathalie, salut, dit-il d’une voix qui lui parut étrangère, presque administrative, avec cette fausse aisance de ceux qui se sentent très mal à l’aise. Comment tu vas ?
— Ça va. Qu’est-ce que tu voulais ?
— C’est pour… mes affaires. Tu te souviens, on en avait parlé. Il reste encore quelques trucs à moi. Des manteaux d’hiver, des outils, et puis la grande valise, celle de voyage, grise. Elle est dans le débarras, sur la mezzanine. Il faudrait que je la récupère.
— Récupère-la.
— Je peux passer samedi. Vers midi. Ça t’arrange ?
— Ça m’est égal, répondit Nathalie. Viens à midi.
— Merci, fit-il avant de marquer une hésitation. Dis… tu n’as pas changé les clés, quand même ?
— Si.
— Ah. Oui, bien sûr. Tu as eu raison, s’empressa-t-il d’approuver, comme si elle venait de lui demander la permission. Alors je t’appellerai d’en bas et tu m’ouvriras.
— Je t’ouvrirai, dit-elle, puis elle raccrocha la première.
Elle posa le téléphone sur la table, écran contre le bois, et demeura immobile un moment. Six semaines. Cela faisait six semaines qu’il avait rempli un sac — pas cette grande valise, non, mais le sac de sport avec lequel il allait à la salle —, qu’il s’était arrêté sur le seuil et lui avait déclaré, presque mot pour mot : « Nathalie, je ne peux plus mentir, ni à toi ni à moi. On sait tous les deux qu’on vit comme des voisins depuis longtemps. » Après quoi, les yeux perdus quelque part près de son épaule, il avait ajouté qu’il avait rencontré quelqu’un avec qui, « enfin », il respirait.
Cette personne s’appelait Anaïs Leclerc. Elle avait vingt-deux ans et suivait sa quatrième année dans la faculté même où Philippe André enseignait depuis vingt ans l’économie territoriale. Nathalie n’avait pas appris son prénom de sa bouche à lui. C’était Audrey Garcia, la voisine du troisième étage, qui l’avait appelée. Par sa nièce, Audrey savait toujours tout sur tout le monde, et elle avait raconté l’affaire d’une voix prudente, presque coupable.
— Nathalie, surtout, ne crois pas que je veuille colporter des ragots, avait-elle dit au téléphone. C’est juste pour que tu ne l’apprennes pas par des étrangers. C’est une étudiante. Toute jeune. On dit qu’il lui a loué un appartement rue de la République et qu’ils vivent là-bas.
— Merci, Audrey, avait répondu Nathalie d’un ton égal. C’est mieux que ce soit toi qui me le dises.
Ce soir-là, elle n’avait pas pleuré. Le lendemain non plus. Les larmes étaient venues environ deux semaines plus tard, le soir, par accès brefs et rageurs. Puis cela aussi s’était calmé. Il n’était resté que ce silence étrange, creux, qui remplissait l’appartement où, désormais, elle réparait les placards.
Sa fille Marie Faure l’appela une heure plus tard, comme toujours en vidéo. Son visage apparut à l’écran ; derrière elle, on distinguait la cuisine de son appartement loué à Montpellier.
— Maman, tu as mangé ?
— Oui, mentit Nathalie.
— Je vois à tes yeux que non. Maman…
— Marie, je suis une adulte. Laisse-moi tranquille. Nathalie sourit pour adoucir sa réponse. Ton père a appelé.
Marie se redressa aussitôt, tendue comme une chatte aux aguets.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Il passe samedi chercher ses affaires. Les manteaux, les outils, la valise.
— La valise, souffla Marie avec un rire sec. C’est symbolique. On se croirait dans un film. Maman, ne le laisse pas entrer si tu es seule. Tu veux que je vienne ?
— Ne raconte pas de bêtises. Tu travailles.
— Je suis sérieuse. Il va encore te retourner le cerveau. Il fait toujours ça : il arrive avec sa tête de coupable et il repart en donnant l’impression que tout est de ta faute. Je le connais.
— Moi, je le connais depuis vingt-cinq ans, répondit Nathalie. Je devrais pouvoir survivre à une valise.
Marie se tut, puis reprit plus doucement :
— Et toi, au fond, comment tu vas ?
— Ça va, Marie. Vraiment. Tu sais ce qui est bizarre ? Je croyais que ce serait pire. J’imaginais que j’allais m’effondrer. Et finalement… tiens, j’ai réparé le placard. La porte. Celle qui pendait depuis deux ans.
— Quelle porte ?
— Celle de la cuisine, sous l’évier, sur le côté. Tu ne te rappelles pas ? Elle était toujours de travers.
— Ah oui, fit Marie avec un début de sourire. Il promettait toujours de s’en occuper ?
— Toujours. Et moi, je l’ai fixée en vingt minutes. Tu sais quoi ? Il n’y avait presque rien à faire. Une vis et un tournevis.
— Maman, dit Marie avec gravité, il a promis beaucoup de choses.
— Je sais.
Elles parlèrent encore un peu : du travail, de ce Lucas Bertrand du service voisin que Marie semblait fréquenter sans vouloir encore donner de détails. Nathalie n’insista pas. Quand l’appel prit fin, elle se retrouva de nouveau seule dans cet appartement où tout, à présent, lui appartenait : le silence, le placard réparé, et surtout cette chose immense, essentielle, à laquelle Philippe André, semblait-il, n’avait toujours pas songé.
L’appartement était à elle. Pas à « eux ». À elle seule.
Nathalie Legrand avait travaillé vingt-trois ans au service de la publicité foncière, dont les huit dernières années comme spécialiste principale. Des milliers d’appartements, de maisons, de garages, de parts indivises, de donations, de successions et de partages étaient passés entre ses mains. Elle connaissait de l’immobilier ce que même certains avocats et agents ne comprenaient pas toujours : non pas seulement la lettre des textes, mais leur logique intime, celle qui faisait que, dans son bureau, les gens pleuraient parfois de soulagement ou pâlissaient en découvrant ce qu’ils avaient laissé filer.
Ce deux-pièces, c’était sa mère qui le lui avait laissé. Par testament. Trois ans avant son mariage avec Philippe André. Nathalie avait réglé la succession, obtenu l’attestation, enregistré son droit de propriété : tout était clair, tout datait d’avant l’union. Lorsqu’ils s’étaient mariés, Philippe André était venu vivre ici, chez elle. En vingt-cinq ans, il avait pris l’habitude de considérer ces murs comme les siens, et il avait, semblait-il, sincèrement oublié quel nom figurait dans les registres. Aucun grand chantier, aucun investissement commun, rien ne venait brouiller cette évidence.
