Un silence compact, presque palpable, s’installa pour de bon. Le chat, prudent, finit par sortir de sous le lit ; il vint s’asseoir près d’elle et leva vers Sophie un regard grave, comme s’il venait enfin de comprendre qui commandait dans cette maison.
Sophie prit un verre dans le placard, y versa un fond de vin, puis se laissa tomber sur le canapé. Et là, soudain, elle le sentit avec une netteté presque douloureuse : pour la première fois depuis des années, cet appartement était à elle. Sans silhouettes étrangères dans les coins, sans odeurs imposées, sans cet éternel : « Chez nous, on ne fait pas comme ça. »
Une semaine passa. Sept jours de calme. Sept soirées sans entendre Julien crier : « Sophie, ils sont où, mes chaussettes ? » Sept matins sans le chuchotement vigilant de sa belle-mère : « Le café, à ton âge, ce n’est pas bon pour toi… » C’était presque le paradis. Pourtant, Sophie le savait au fond d’elle : l’orage n’était pas parti, il faisait seulement semblant.
Et, bien sûr, le dimanche suivant, à l’heure du déjeuner, la sonnette retentit. Longuement. D’un ton sinistre, comme une cloche d’alarme. Sophie regarda par le judas et sourit malgré elle. Sur le palier se tenait Julien, mal rasé, un bouquet d’œillets à la main. Des œillets ! Ces fleurs qu’on apporte moins pour célébrer quelque chose que pour accompagner son contraire.
— Salut, dit-il en baissant les yeux. On peut parler ?
— Bien sûr, répondit-elle. Dehors.
— Sophie, ne faisons pas de scène.
— Julien, le spectacle s’est terminé vendredi dernier. Les artistes sont partis, les clowns aussi.
Il avança d’un pas, comme pour tester la limite qu’elle lui laisserait franchir.
— Je me suis dit que… peut-être qu’on avait tous les deux exagéré.
— Tous les deux ? Elle haussa légèrement un sourcil. Moi, j’ai supporté pendant sept ans, et toi, tu appelles ça exagérer ?
Julien déposa les fleurs sur l’étagère, avec ce geste bizarre de quelqu’un qui plante un drapeau sur un territoire conquis.
— Maman s’inquiète. Elle pense que tu traverses peut-être une crise…
— Ma crise, Julien, c’est celle de ma patience. Et elle vient de prendre fin.
Il hocha la tête, embarrassé, ne sachant visiblement plus quoi faire de ses mains.
— Alors peut-être que je pourrais… revenir ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que ta valise et ta mère se sont retrouvées. Ne viens pas troubler leur bonheur.
Quelques jours plus tard, ce fut Brigitte qui se présenta. Elle tenait un sachet de mandarines et portait le visage d’une personne convoquée pour un interrogatoire.
— Sophie, évidemment, je comprends tout. Le travail, la fatigue… Mais enfin, nous sommes une famille.
— Nous étions une famille, Brigitte, tant que vous n’aviez pas décidé que ma cuisine était votre maison de vacances.
Sa belle-mère entreprit de disposer les mandarines une à une sur la table, avec l’application de quelqu’un persuadé qu’un fruit pouvait servir d’excuse.
— Je voulais seulement que Julien vive au chaud. Il n’est pas très débrouillard, vous savez.
— Rappelez-moi son âge ? demanda Sophie en sortant des tasses.
— Les hommes sont comme des enfants. Il leur faut une femme qui…
— …les nourrisse, nettoie derrière eux et leur donne des leçons de morale ? Merci, j’ai déjà donné.
Brigitte leva les yeux au ciel.
— Vous êtes trop fière. On ne peut pas vivre comme ça, Sophie. Dans la vie, il faut savoir être plus souple.
— Et vous, vous êtes beaucoup trop certaine que la vie entière doit fonctionner comme votre cuisine. Moi, je n’y remettrai plus les pieds.
Le soir même, tante Camille, une parente du côté de Julien, l’appela avec dans la voix toute la détresse du monde.
— Ma petite Sophie, voyons… comment as-tu pu faire ça à Julien ?
— Et ce qu’il m’a fait, à moi, c’était acceptable ?
— C’est un homme. Les hommes ont leurs faiblesses.
— Moi aussi, j’ai les miennes. Par exemple, je supporte très mal qu’on se serve de moi comme d’un paillasson.
Après avoir raccroché, Sophie marcha longtemps d’un bout à l’autre de l’appartement.
