Ni rien à payer.
Sophie le contourna sans ajouter un mot et lança son sac sur le canapé. Elle n’avait même plus assez de force pour se mettre en colère. À l’intérieur, il ne restait qu’un bourdonnement sourd, une fatigue épaisse. Tout recommençait toujours de la même manière : les mêmes phrases, les mêmes reproches, le même « tu comprends bien ». Oui, elle comprenait une chose, et une seule : depuis longtemps, son appartement avait cessé d’être un refuge.
Le lendemain matin, elle venait à peine de préparer son café lorsque la porte s’ouvrit brusquement. Sans sonnerie. Sans prévenir.
Sur le seuil se tenait Brigitte, équipée comme pour une campagne militaire, un cabas à la main et l’assurance triomphante de ceux qui sont persuadés d’avoir déjà gagné.
— Sophie, j’ai acheté du poulet ! On va le faire cuire chez toi, ton four est meilleur.
Sophie leva lentement sa tasse.
— Et chez vous, ce n’est pas possible ?
— Chez nous, on est à l’étroit. Ici, ce sera plus pratique pour tout le monde. Julien, dis-lui, toi !
Julien était déjà planté près de l’entrée de la cuisine, la cravate de travers, le visage tiré.
— Sophie, maman a dit que…
— Julien, le coupa-t-elle en le fixant d’un regard si net que même le chat jugea prudent de disparaître sous le lit, il n’y aura pas d’invités ici. Nous en avons déjà parlé.
Brigitte poussa un soupir théâtral.
— C’est toujours pareil. Moi, je pense à la famille, et toi, uniquement à toi-même.
— Il faut bien que quelqu’un le fasse, répondit Sophie à voix basse avant de boire une gorgée de café.
Le soir venu, elle n’aspirait plus qu’à une chose : le silence. Mais, devant l’immeuble, trois femmes élégantes l’attendaient avec des bouquets et un gâteau.
— Nous venons chez Brigitte ! Elle fête quelque chose ! annoncèrent-elles gaiement.
Sophie monta les étages, ouvrit la porte de son appartement… et resta figée.
À l’intérieur, tout bruissait. Des rires, une odeur de champagne, des salades alignées, Brigitte dans une robe neuve, Julien occupé à remplir des verres.
— Vous avez perdu la tête ?! lança Sophie.
— Tu rentres toujours tard, répondit Brigitte sans même ciller. Alors on s’est dit qu’on pouvait se réunir ici.
Sophie retira lentement son manteau, posa son sac, puis se redressa.
— Très bien. Maintenant, tout le monde dehors. La fête est terminée.
— Qu’est-ce que tu fais ?! siffla Julien.
— Je sors les déchets, dit-elle en lui lançant sa veste. Et je commence par toi.
Brigitte blêmit.
— Sophie, c’est d’une grossièreté !
— Non. C’est de l’ordre. Chacun a son propre logement. Le vôtre n’est pas ici.
Les invitées se pétrifièrent, échangèrent des regards embarrassés, puis se mirent à rassembler leurs affaires en hâte. Cinq minutes plus tard, la porte se refermait derrière la dernière d’entre elles.
Julien resta dans l’entrée, pâle, décontenancé.
— Tu es folle, murmura-t-il.
— Non, Julien. Je viens simplement de reprendre possession de chez moi.
Elle alla chercher une valise et la posa à ses pieds.
— Fais tes affaires. Ce soir.
Et, pour la première fois depuis très longtemps, l’air de l’appartement sembla devenir plus léger.
Julien demeura au milieu du salon, regardant autour de lui comme s’il espérait encore que tout cela ne soit qu’un cauchemar. Mais la valise était ouverte, bien réelle, et les vêtements — ces objets qui avaient dormi des années dans les placards en gardant l’odeur discrète d’une vie ancienne — y entraient un à un. Sophie rangeait sans trembler. Pas de cris, pas de reproches. Sur son visage, il y avait cette expression que l’on prend en jetant un yaourt périmé : ce n’est pas agréable, mais c’est nécessaire.
Une heure plus tard, tout s’apaisa. La valise disparut avec son propriétaire, la porte se referma, et l’appartement sembla retenir son souffle.
