— Ma belle-mère s’est brusquement mise en tête de revendiquer la maison que j’avais reçue en héritage. Mon mari a pris son parti. Le jour de son anniversaire, je les ai mis tous les deux dehors.
C’était un de ces soirs où le ciel semble descendre trop bas, lourd comme une couverture humide, au point que même le chat — ce petit moteur infatigable monté sur pattes — avait renoncé à toute joie de vivre. Il s’était glissé sous le plaid et faisait semblant d’être un coussin décoratif.
Sophie rentrait du travail avec l’impression de retourner au service. Sauf qu’au lieu du silence et d’une tasse de thé, l’attendaient chez elle une rancœur ambulante en jupe qui portait le titre de belle-mère, ainsi que son mari, chez qui le mécontentement semblait inscrit depuis longtemps sur les papiers d’identité, entre le nom de famille et l’adresse.
Le téléphone sonna exactement comme prévu, au moment où elle tournait vers la maison.
Elle jeta un œil à l’écran et soupira.

— Évidemment… « Brigitte ». Le réveil personnel de la mauvaise humeur.
— Sophie, bonsoir, c’est moi, fit la voix de sa belle-mère, légèrement rauque, un peu lasse, comme si elle avait passé la moitié de la journée à griller des graines au-dessus d’un feu de camp. Tu n’as pas oublié que demain, c’est mon anniversaire ?
— Je m’en souviens, bien sûr, répondit Sophie d’un ton égal. Je vous souhaite déjà un bon anniversaire.
— Très bien. Avec Julien, nous avons pensé qu’il serait plus pratique de recevoir les invités chez vous. C’est grand, chaleureux…
Sophie s’immobilisa au milieu du trottoir. La neige craqua sous ses bottes, comme si elle approuvait sa protestation muette.
— Ça ne vous dérange pas que je travaille demain jusqu’à vingt heures ?
— Allons, tu es la maîtresse de maison ! Tu feras tout rapidement. La liste des invités est déjà prête.
Sophie faillit répondre : « Et la liste des courses, vous l’avez sûrement préparée aussi. » Mais elle ravala la phrase. À la place, elle dit froidement :
— Brigitte, il n’y aura pas de fête chez moi demain. Organisez-la chez vous.
À l’autre bout du fil, un silence épais, presque gélatineux, s’installa. De ceux qui ne précèdent pas un accord, mais une sélection plus minutieuse des mots destinés à faire mal.
— Sophie, tu as changé. Une femme devrait être heureuse de voir toute la famille réunie autour d’une table. Toi, tu ne parles toujours que de ton travail, de cette entreprise…
— Quand mon entreprise vous nourrira, j’y réfléchirai, répliqua-t-elle avant de couper l’appel.
La neige se posait dans ses cheveux, et son humeur chutait aussi vite que le solde de sa carte bancaire après le paiement des factures.
À la maison, Julien l’attendait déjà. Il avait l’air d’un juge ayant rendu son verdict avant même l’ouverture de l’audience.
— Maman m’a dit que tu lui avais parlé grossièrement, lança-t-il sans même lui laisser le temps d’enlever ses bottes.
— Non. J’ai simplement dit non. Ce n’est pas la même chose.
— Mais c’est son anniversaire ! Tu aurais pu faire un effort.
— La maison, en revanche, m’appartient, répondit Sophie avec calme.
Julien souffla bruyamment, tel une bouilloire arrivée à ébullition.
— Encore ça…
— Ça a commencé le jour où vous avez décidé que ma maison était une cantine avec service compris.
Il fit un pas vers elle et lui barra le passage.
— Pourquoi faut-il toujours que tu compliques tout ? Ce serait tellement plus simple d’accepter.
— Bien sûr que ce serait plus simple. Surtout pour ceux qui n’ont rien à préparer.
