ajouta sa mère d’un ton égal. Simplement, je refuse d’apprendre un jour que mon fils a mis une femme dehors, dans son propre appartement, en agitant des clés qui ne lui appartiennent même pas.
Julien Dumont faisait les cent pas, allant d’un mur à l’autre comme une bête prise au piège. Sa voix se brisait par moments, et les veines saillaient sur ses tempes.
— C’est dégueulasse ! Vous êtes toutes les deux contre moi ! Alors quoi, je ne compte plus pour personne ?
— Tu es un homme adulte qui, il y a dix minutes, me menaçait avec des chaussons, lui rappela Alice Joly sans hausser le ton. Assieds-toi. Bois ton thé. Et écoute.
— Je n’écouterai rien du tout !
— Si, tu vas écouter, dit Martine Roussel avec une autorité si sèche qu’il obéit.
Alice posa une tasse devant lui, puis s’appuya contre le meuble de cuisine, les bras croisés, dans une posture calme, presque détendue, sans aucune provocation.
— À présent, c’est à moi de mettre les choses à plat, déclara-t-elle. Depuis tout à l’heure, tu me brandis la loi sous le nez. Très bien. Parlons droit.
— Parlons-en ! lança-t-il en relevant le menton.
— La voiture appartient à ma mère. La maison de campagne aussi, et elle était à son nom bien avant notre mariage. Donc il n’y a rien à partager de ce côté-là : ce n’est pas un bien commun. Rien. Absolument rien.
— Et l’appartement ?! On vit ici !
— Cet appartement m’a été donné. Par acte de donation, Julien. Avant toi. Quand tu es arrivé, tu n’avais qu’une valise et une machine à café.
— La machine à café est à moi ! lâcha-t-il, avant de se figer, conscient de l’absurdité de sa réplique.
Alice esquissa un sourire.
— Emporte-la, je t’en prie. Sincèrement. De toute façon, le matin, elle gargouille comme un vieux tracteur.
Sa belle-mère étouffa un petit rire dans sa tasse.
— Donc, reprit Alice, il n’y a rien à diviser entre nous. Ni voiture, ni maison, ni mètres carrés. Quant au chien… Rex, viens ici.
Le chien se leva paresseusement de son coin, trottina jusqu’à elle et s’assit contre ses jambes, son flanc collé au sien.
— Tu vois ? Elle lui gratta le derrière de l’oreille. Lui, il a choisi sans avocat.
— Ce n’est pas juste, murmura Julien. Il venait bien vers moi, lui aussi…
— Pour le saucisson, rappela Alice. Et tu admettras que ça relève davantage du commerce que de l’amour.
Julien restait assis, les mains serrées autour de sa tasse. Il cherchait une faille, repassait ses menaces dans sa tête, mais chacune s’effondrait avant même de prendre forme.
— Vous… vous aviez tout préparé, finit-il par articuler.
— Non, répondit Alice avec calme. J’ai simplement rempli les papiers au bon moment, pendant que toi, tu peignais le chat.
— Ça suffit avec ce chat !
— D’accord. Oublions le chat. Elle s’assit en face de lui. Julien, je ne suis plus en colère contre toi. Plus maintenant. J’ai cessé de l’être quelque part vers la deuxième année de notre vie commune.
— Donc tu te fiches de moi ? demanda-t-il, la bouche tordue d’une expression presque plaintive.
— Non, dit-elle doucement. Je ne me fiche pas de toi. Je suis devenue calme à ton sujet. C’est très différent, et pour toi, c’est bien pire.
Martine Roussel reposa sa tasse et se leva.
— Mon fils, écoute-moi une dernière fois aujourd’hui, dit-elle. Moi aussi, un jour, je me suis retrouvée sans rien parce que j’ai fait confiance à tort.
