— On a dû prendre des prêts, la maison de campagne est même engagée en garantie, ajouta-t-elle après une brève hésitation. Il nous faudrait cinq mille euros. Juste pour six mois, après on te les rendrait. Tu sais bien que je ne serais pas venue te demander ça si nous n’étions pas vraiment au pied du mur.
Je la regardais. Juliette, elle aussi, gardait les yeux fixés sur moi. Elle attendait ma réponse.
— Je comprends, ai-je dit.
Ses épaules se relâchèrent à peine. Trop vite.
Je laissai passer une dizaine de secondes sans rien ajouter. Puis je me levai, tirai le tiroir du bas de mon bureau et en sortis un dossier. Pas celui des chantiers en cours : un ancien classeur, au coin usé, à la tranche passée par le temps. Je ne jette jamais les vieux devis. Un document reste un document ; on ne sait jamais quand il peut resservir. Celui-là dormait là depuis sept ans.
Je l’ouvris directement à la bonne page et le déposai devant Juliette. Cette feuille, je la connaissais presque par cœur. L’année où tout s’était produit, je l’avais relue plus d’une fois, en refaisant les calculs, en me demandant si j’avais eu tort ou raison.
— C’est le devis pour votre terrain, lui dis-je. Il y a sept ans. Quatre mois de travail. Les relevés, trois propositions d’aménagement, le suivi, six déplacements sur place. — Je posai le doigt sur la ligne finale. — Deux mille sept cent quatre-vingts euros, au tarif du marché de l’époque. Je ne vous ai rien demandé. Parce que c’était la famille.
Juliette baissa les yeux sur la feuille. Elle ne répondit pas.
— Tu es venue me parler d’argent, repris-je. Alors parlons-en franchement. Voilà un montant. Toi, tu en as apporté un autre. Simplement, celui que tu évoques, tu t’en souviens très bien. Celui-ci, visiblement, t’était sorti de la tête.
— Tu es sérieuse ? demanda-t-elle, la voix soudain plus sèche. C’était il y a une éternité. C’était un service rendu à la famille. Et maintenant tu me le mets sur la facture ?
— Je donne des chiffres, ai-je répondu. Toi aussi. Cinq mille euros, c’est un chiffre. Deux mille sept cent quatre-vingts, c’en est un autre. Puisqu’on fait les comptes, je propose qu’on les fasse jusqu’au bout.
Juliette se leva. Son sac était toujours serré entre ses deux mains.
— Tu n’as pas changé, lança-t-elle.
Je ne répondis rien. Je me contentai de la regarder.
Elle traversa l’entrée, ouvrit la porte. Sur le seuil, elle se retourna. J’ai cru qu’elle allait ajouter quelque chose. Mais elle resta seulement quelques secondes à me fixer, puis elle partit.
Je refermai derrière elle. Je demeurai immobile dans le couloir, dans le silence, une bonne demi-minute. Ensuite je retournai dans mon bureau, rangeai le dossier à sa place, dans le tiroir du bas, et me rassis. Je repris mon crayon. Devant moi, il y avait l’esquisse du jardin japonais.
Les pierres, l’eau, les lignes justes. Tout était exactement là où il devait être.
Deux semaines ont passé. Juliette n’a pas appelé. Maman, elle, s’est manifestée le troisième jour. Rien qu’au son de sa voix, j’ai compris que Juliette lui avait raconté sa version. Maman a parlé longtemps ; moi, j’ai écouté. Elle a dit qu’une sœur restait une sœur. Que l’argent ne devait pas passer avant tout. Que j’aurais pu faire un geste.
Je lui ai simplement répondu :
— Maman, je t’aime. Au revoir.
Le soir où Juliette est partie, Louis ne m’a posé qu’une seule question :
— Comment tu te sens ?
J’ai dit :
— Ça va.
Il a hoché la tête, puis il est allé mettre la bouilloire. Nous avons bu du thé en regardant par la fenêtre notre cour. Depuis trois ans, un thuya y pousse, celui que nous avons planté ensemble. Et, soit dit en passant, il a pris.
Le dossier avec le devis est toujours dans le tiroir du bas. Je ne l’ai pas jeté. Un document reste un document.
Je dors bien. Pour la première fois depuis longtemps, vraiment bien. Sans cette impression qu’un compte, quelque part, serait resté ouvert.
Est-ce que j’ai dépassé les bornes ce jour-là, ou est-ce que j’ai eu raison ? Dites-moi.
