Je n’en souffrais pas. J’ai épousé Louis : une simple signature à la mairie, sans réception, sans grands discours, avec à peine une dizaine de personnes, seulement celles qui comptaient vraiment. Puis j’ai créé ma micro-entreprise. C’était il y a six ans, juste après ma rupture avec Juliette, comme si une porte s’était refermée et que, dans le même mouvement, j’en avais poussé une autre. Les premières commandes étaient modestes, presque timides. Ensuite, les projets ont pris de l’ampleur. Il y a trois ans, nous avons décroché notre premier vrai chantier professionnel. L’an dernier, nous en avons livré trois, dont deux ont eu droit à un article dans une revue spécialisée. Les dossiers correspondants sont rangés dans mon bureau, sur une étagère, classés par année, dos tournés vers la pièce. Je ne les cache pas. C’est mon travail, voilà tout.
Ma mère appelait de temps à autre. Elle me racontait sa vie, et moi, je l’écoutais. Quant à Juliette, elle n’en parlait presque plus depuis longtemps. Une seule fois, elle avait laissé échapper qu’entre elle et Antoine, « ce n’était pas très simple ». Je n’avais posé aucune question.
— Camille, c’est moi, dit Juliette.
Sa voix n’avait pas changé : grave, avec cette légère rauqueur que je lui connaissais. Pourtant, quelque chose s’y était ajouté. Une crispation, peut-être. Le timbre de quelqu’un qui a répété une conversation dans sa tête sans parvenir à s’y préparer vraiment.
— Je t’entends, répondis-je.
Un silence suivit. Elle devait attendre autre chose de ma part : une exclamation, une surprise, au moins une question. Je ne dis rien.
— Tu ne me demandes pas comment je vais ?
— Si tu m’appelles, c’est que tu vas me le dire.
Nouveau blanc. Puis elle reprit :
— Est-ce qu’on peut se voir ? Il faut que je te parle. En face.
Je baissai les yeux vers mon bureau. Trois dossiers ouverts, un devis en cours, des crayons, l’esquisse d’un jardin japonais annotée par Louis dans les marges. La journée était loin d’être terminée, et le travail ne manquait pas.
— Ce soir, dis-je. Après dix-huit heures.
Juliette arriva un peu après six heures. Lorsque j’ouvris, son premier geste fut de détailler l’entrée. Pas furtivement, pas à la hâte : avec une franchise presque brutale, comme on jauge un lieu qui ne vous appartient pas en essayant d’en estimer la valeur. Le carrelage neuf. Les rangements à chaussures réalisés sur mesure. Le portemanteau que Louis avait rapporté d’un déplacement.
— Pas mal, lâcha-t-elle.
Pas « bonjour ». Pas « ça fait longtemps ». Juste : pas mal.
— Entre, répondis-je.
Je la conduisis jusqu’au bureau. Louis et moi avions transformé l’une des pièces en espace de travail : une grande table, deux écrans, des étagères où les dossiers étaient rangés par années et par chantiers, et, au mur, quelques photos imprimées de projets achevés. Juliette resta plantée au milieu de la pièce et parcourut lentement les rayonnages du regard, de gauche à droite. Les trois dossiers de l’année précédente. Deux magazines marqués de signets. Une pile de croquis. Puis ses yeux glissèrent vers les photos : des terrains, des massifs, de la pierre, de l’eau, du végétal. Cette « lubie sans avenir » était devenue cela.
— Vous faites ça sérieusement, dit-elle.
Dans ce « sérieusement », il y avait de l’étonnement. Un étonnement réel, impossible à feindre.
— Assieds-toi, proposai-je.
Elle prit place sur la chaise. Aussitôt, je remarquai la manière dont elle tenait son sac : posé sur ses genoux, serré à deux mains. Les gens qui viennent demander quelque chose gardent leurs affaires ainsi, comme une dernière protection.
Nous échangeâmes quelques phrases. Ma mère, le temps, toutes ces années sans nous voir. Juliette parlait d’un ton égal, presque enjoué, mais la tension demeurait sous chaque mot. Moi, j’attendais.
Au bout d’une dizaine de minutes, elle finit par en venir à la raison de sa visite :
— Camille, on traverse une période compliquée. Antoine a des ennuis au travail, et nous nous sommes retrouvés coincés.
