« Antoine et Juliette » — maman l’a murmuré au téléphone, et tout mon monde s’est effondré

Retrouvailles soudaines, vérité absurde et cruellement injuste.
Histoires

que c’était du solide. Ce n’était pas une flatterie lancée pour me faire plaisir, mais un vrai jugement professionnel. Cette phrase m’est restée.

Pendant toute l’année qui a suivi le mariage de Juliette, ma mère a continué à m’appeler avec cette manière de me parler comme si j’avais commis une faute. Elle ne le disait jamais frontalement, bien sûr. Chez elle, rien n’était jamais direct. Mais chaque conversation portait le même sous-texte : tu es trop fière, trop dure, tu as préféré ton orgueil à ta famille. Et puis, au passage, Juliette allait très bien. Antoine travaillait, ils avaient acheté une voiture, ils envisageaient même une maison de campagne.

Je l’écoutais, mais mes pensées étaient ailleurs. Cette année-là, j’ai décroché ma première commande en mon nom propre : un petit jardin devant une maison, à Blois. La propriétaire voulait quelque chose de « simple, mais qui fasse pâlir les voisins ». Je l’ai fait. Plus tard, elle m’a envoyé des photos en m’écrivant que les voisins posaient réellement des questions. J’ai imprimé les clichés et je les ai rangés dans une chemise : mon tout premier dossier de projet réalisé.

Ma mère, elle, demandait combien de temps allait durer cette lubie. Juliette pensait la même chose, je le savais, parce que maman répétait parfois les paroles des autres sans même s’apercevoir qu’elle les rapportait. Une occupation passagère, disait-on. Rien de sérieux. J’aurais mieux fait de choisir un vrai métier au lieu de traîner avec une pelle dans les jardins des gens.

Je ne répondais pas. Je continuais simplement à travailler.

Puis ma mère a eu une idée qui, dans son esprit, devait sembler brillante. Juliette et Antoine venaient d’acheter un petit terrain pour leur résidence secondaire. Pas immense, environ six ares, mais ils voulaient que ce soit fait correctement, « comme il faut ». Alors maman m’a proposé : Camille, puisque tu sais faire ça, prépare-leur un projet. C’est pour la famille. Entre proches.

À cette époque, je ne savais pas encore dire non à ma mère. Cette compétence-là est venue plus tard, avec les années.

J’ai donc accepté de m’occuper du terrain de Juliette et Antoine. C’était il y a sept ans. J’avais vingt-sept ans, je savais déjà ce que je faisais, mais je ne mesurais pas encore vraiment la valeur de mon travail. Quatre mois d’efforts : prises de mesures, croquis, trois propositions d’aménagement, échanges avec Antoine sur les matériaux, déplacements sur place, suivi des travaux au moment de poser les allées. J’ai tout fait. Sans demander un centime. Maman avait dit : « C’est pour la famille », et j’avais acquiescé.

Juliette a accueilli le résultat comme une formalité. Pas qu’elle n’ait pas remercié du tout : il y a bien eu un merci, bref, transmis par maman. Quelque chose comme : « Dis-lui que c’est correct. » Correct. Quatre mois de travail résumés à ce mot.

Un an plus tard, elle a demandé une deuxième étape : une tonnelle, l’éclairage des chemins, une nouvelle zone de potager. Là encore, tout est passé par maman. Après tout, Camille faisait déjà ce genre de choses, ce n’était pas bien compliqué pour elle.

Cette fois, j’ai fait les comptes. J’ai pris une calculatrice, retrouvé les tarifs pratiqués à l’époque, et j’ai évalué ce que le premier projet aurait dû coûter. Le total approchait les 2 800 €, au prix du marché, sans majoration, seulement pour le travail et les déplacements.

J’ai appelé ma mère et je lui ai dit que j’étais prête à réaliser la deuxième phase. Mais avec un contrat, au tarif normal. Comme pour n’importe quel client.

Ma mère l’a très mal pris. Juliette, je l’ai appris encore une fois par son intermédiaire, a décrété que j’avais pris la grosse tête et que j’étais devenue avide. Avant, paraît-il, j’étais quelqu’un de bien ; maintenant, quelque chose avait changé en moi. L’argent m’avait sûrement abîmée.

Après cette conversation, le silence s’est installé pour six années entières — neuf ans, en tout, depuis ce mariage auquel je n’avais pas assisté. Pendant tout ce temps, Juliette et moi sommes restées deux étrangères dont le seul lien portait un nom : notre mère.

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