Les sacs remplis de ses affaires, posés devant ma porte, sont, vous savez, bien plus parlants que n’importe quelle photo.
— Il portait vos pantoufles.
— Les vertes ? Celles avec les dinosaures ?
— Non. Des grises, à carreaux.
— Ah, celles des grandes occasions. Formidable. Même les chaussons des autres, il les emprunte.
Un silence passa entre eux. Puis Arnaud eut un petit rire, étouffé, presque incrédule.
— Vous savez, Lucie, je suis sur mon balcon en ce moment. Je regarde deux grands sacs de bazar au pied de l’immeuble, et bizarrement… je me sens léger. Comme si on venait de m’amputer une dent qui me faisait souffrir depuis trois ans.
— On n’ampute pas une dent. On l’arrache.
— Pas celle-là. Celle-là, il fallait au moins une amputation.
— Bon courage, Arnaud.
— À vous aussi. On est dans la même barque, apparemment. Sauf que vous ramez plus vite que moi. Moi, j’aurais encore douté pendant un mois.
Lucie raccrocha. Autour d’elle, l’appartement paraissait immense, silencieux, vidé de toute présence. Sur le sol, l’emplacement de la table de Laurent dessinait encore une marque claire. Sur l’étagère, un rectangle sans poussière indiquait l’endroit où ses livres avaient reposé. Dans la salle de bains, un crochet nu rappelait le peignoir qui y pendait encore le matin même.
Son téléphone vibra de nouveau. Cette fois, c’était Alice.
— Lucie, ça va ? Je t’ai vue connectée, mais tu ne répondais pas.
— Alice… tu avais raison.
— À propos de la surprise ?
— Oui. La surprise. Elle n’était pas vraiment réussie.
— Raconte-moi.
— Il est arrivé avec les enfants et leurs sacs. Puis il est reparti chez son ex. J’ai pris l’adresse, j’y suis allée, et c’est lui qui m’a ouvert. En chaussons. Surprise.
— Et toi, qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai fait changer les serrures, j’ai envoyé ses affaires chez Julie par des déménageurs, j’ai prévenu son mari et je vais demander le divorce.
— Tu as réussi à faire tout ça en combien de temps ?
— Quatre heures. Peut-être trois heures et demie.
— Lucie, tu n’es pas humaine. Moi, j’aurais passé une semaine à pleurer dans mon oreiller.
— Je pleurerai plus tard. Là, je n’ai pas le temps. Je dois appeler Monique pour savoir si les garçons ont dîné.
Au même moment, Laurent se tenait au milieu du trottoir, son téléphone vibrant sans relâche dans sa main. Julie l’appelait pour la sixième fois. Arnaud venait de lui envoyer trois mots : « Récupère tes affaires. Salaud. » Sa mère, elle, avait écrit : « Viens. Il faut qu’on parle. »
Il ne répondit à personne. Il resta là, immobile, les yeux fixés sur l’écran, comme si chaque notification était une sentence supplémentaire.
Un an plus tôt, tout lui semblait parfaitement organisé. Sa femme l’aimait, les enfants étaient pris en charge, son ancienne compagne restait disponible, et le mari de celle-ci ne soupçonnait rien. Une mécanique impeccable. Un château de cartes soigneusement monté.
En quatre heures, tout s’était effondré. Il avait suffi que Lucie se rende à cette adresse pour que l’ensemble se disloque. Les serrures avaient été remplacées. Arnaud connaissait la vérité. Sa mère exigeait des explications. Julie paniquait.
Le téléphone sonna encore. Julie.
Laurent rejeta l’appel, glissa l’appareil dans sa poche et se mit à marcher, sans direction, sans but, sans même savoir ce qui l’attendait désormais.
Pendant ce temps, Lucie appelait sa belle-mère.
— Monique, les garçons ont bien mangé ?
— Oui, ma petite Lucie. Quatre crêpes chacun. Ils dorment déjà.
— Merci beaucoup.
— Lucie… tu vas demander le divorce ?
— Je déposerai le dossier lundi.
— Je ne te dirai pas de renoncer. Il a mérité ce qui lui arrive. Mais les petits… tu t’es attachée à eux, n’est-ce pas ?
— Oui. Benjamin me fait une carte tous les dimanches. Et Léon, quand il a appris à lire, c’est à moi qu’il a lu son premier mot : « soleil ».
— Tu as fait davantage pour eux que leur père pendant toute cette dernière année.
— Les garçons ne sont responsables de rien. Si vous avez besoin d’aide, je serai là. Mais avec Laurent, c’est terminé.
— Je le sais, ma Lucie. Je le sais.
Lucie posa le téléphone sur la table de nuit. L’appartement était calme, vide, et surtout à elle. Plus de sacs étrangers dans l’entrée, plus de mensonges suspendus dans l’air, plus de pantoufles qui ne lui appartenaient pas près de la porte.
Elle s’approcha du miroir et observa son reflet. Ses yeux étaient secs. Son menton restait droit. Vingt-huit ans seulement, et pourtant, en une seule journée, elle avait l’impression d’avoir vieilli et rajeuni à la fois.
Un message d’Alice apparut sur l’écran : « Je suis fière de toi. »
Lucie sourit légèrement et répondit : « Merci. Maintenant, je continue à vivre. »
