« Non, Laurent. Cet appartement est à moi. Il m’appartenait avant toi et il m’appartiendra encore après » dit-elle, le regard de marbre en refermant la porte sur les jumeaux

Une intrusion odieuse, profondément injuste et humiliante.
Histoires

Les cartables. Les sacs à dos.

— On livre ça où ? demanda le chef des déménageurs.

Lucie donna l’adresse sans hésiter :

— 14, rue des Tilleuls, appartement 41. Vous déposez tout devant la porte. Si personne n’ouvre, laissez les sacs dans le hall.

Le serrurier mit un peu moins de trois quarts d’heure à remplacer la serrure. Il lui tendit trois clés neuves, alignées sur un petit anneau. Lucie régla la facture, referma derrière lui, puis resta assise par terre dans l’entrée silencieuse, le dos contre le mur.

Une heure et demie plus tard, son téléphone se mit à vibrer. Le nom de Laurent s’afficha.

— Lucie ! Qu’est-ce que tu as fait ?! Julie vient de m’appeler, elle hurle parce qu’on lui a apporté des sacs !

— Oui, c’est normal. Ce sont tes affaires. Et celles de tes enfants. Je les ai envoyées à la seule adresse où, manifestement, tu passes tes samedis.

— Tu es devenue folle ! Elle a un mari ! Arnaud rentre ce soir, tu imagines ce qu’il va penser ?

— Arnaud ? Ne t’inquiète pas pour lui. Je l’ai déjà prévenu. Je lui ai envoyé l’adresse, l’heure de ta visite et un petit résumé de votre histoire de « robinet qui fuyait ». Il a très bien compris. Il m’a répondu en un seul mot : « Merci ».

— Tu… tu n’as pas osé.

— Si, Laurent. Et j’aurais dû le faire plus tôt, au lieu de croire chacune de tes phrases pendant un an. Tu sais ce qui est presque drôle ? Tu étais tellement persuadé que j’étais idiote que tu as fini par ne même plus te cacher. Mercredi, tu as amené les garçons ici, puis tu es parti chez Julie comme si de rien n’était, par l’entrée principale. Tu n’as même pas regardé autour de toi. Et si ta femme avait été au coin de la rue ?

— Lucie, écoute-moi…

— Non. C’est toi qui vas écouter. Les garçons sont chez Monique. Ils vont bien, ils ont mangé, ils jouent avec leurs briques de construction. La serrure est changée. Et lundi, je dépose la demande de divorce.

— Tu ne peux pas faire ça ! Nous avions…

— Nous avions quoi ? Un accord ? Oui, Laurent, nous en avions un. Les enfants chez Julie. Les week-ends pour nous. La fidélité des deux côtés. En un an, tu as piétiné les trois clauses. Si c’était un contrat, tu recevrais déjà la facture des pénalités.

— Je ne t’ai jamais trompée !

— Tu as ouvert la porte de l’appartement de ton ex-femme un samedi matin, en chaussons. On peut toujours appeler ça « aider pour un robinet », bien sûr. Mais dans ce cas, tu es le plus mauvais plombier de la ville, parce que le robinet n’a toujours pas été réparé.

Laurent se tut. À travers le combiné, Lucie entendit seulement sa respiration lourde.

— Comment tu sais pour le robinet ?

— Parce que je t’ai entendu hier soir répéter ton excuse. Tu marmonnais dans la salle de bains, persuadé que je dormais. « Le robinet fuyait, elle m’a appelé, je suis juste passé. » Même pour mentir, Laurent, tu manques de talent. Tu aurais au moins pu dire qu’un tuyau avait éclaté, ça aurait eu plus d’allure.

— Lucie, j’arrive. On va parler calmement.

— Ne viens pas. Les clés ne servent plus à rien. La conversation est terminée. Et retiens bien ceci : je t’ai épousé en sachant que tu avais des enfants. Je les ai aimés. Tous les week-ends, je les ai emmenés au parc, j’ai dessiné avec eux, je leur ai lu des histoires, pendant que toi, prétendument, tu passais chez un ami ou chez ta mère. D’ailleurs, Monique a confirmé que tu n’étais pas venu la voir une seule fois depuis quatre mois.

— Elle t’a dit ça ?

— Pas seulement. Elle m’a dit : « Lucie, je te suis reconnaissante de supporter mon fils. Il ne le mérite pas. » Et tu sais quoi ? Elle a raison.

— Je n’ai nulle part où aller.

— Tu as l’adresse de Julie, où tu sembles te sentir chez toi. Tu as celle de Monique, qui attend des explications. Et puis tu as toute la planète, Laurent, elle est assez grande. Mon appartement, lui, ne fait plus partie des options.

Lucie coupa l’appel et bloqua son numéro. Puis elle bloqua tous les autres moyens par lesquels il aurait pu la joindre. Après cela, elle s’assit sur le tabouret de l’entrée et resta là une minute entière, immobile, dans un silence presque irréel.

Le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, le numéro était inconnu. Elle décrocha.

— Lucie ? Ici Arnaud. Le mari de Julie. Enfin… son ex-mari, probablement, à partir d’aujourd’hui.

— Arnaud… Je suis désolée que vous l’appreniez comme ça.

— Ne le soyez pas. Je m’en doutais depuis longtemps. Il me manquait seulement une preuve concrète, et vous venez de me l’apporter.

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