quand quelqu’un n’a rien à cacher, il ne se met pas à hurler. Il donne simplement le numéro, puis il retourne boire son verre comme si de rien n’était. Toi, là, tu as l’air d’un chat surpris sur la table avec un poisson entre les dents : il l’a déjà avalé, mais il n’arrive même plus à prendre un air innocent.
Laurent se tut net. Lucie hocha lentement la tête.
— Très bien. Il est tard. Les garçons sont épuisés. Je vais leur préparer le canapé dans le salon. Et demain, on reprendra cette conversation.
La nuit fut interminable. Lucie resta allongée, les yeux grands ouverts, tandis que les paroles d’Alice, son amie, lui revenaient en mémoire. Alice les lui avait dites un an plus tôt.
« Attends-toi à une surprise, et crois-moi, elle ne te plaira pas. Ma sœur Audrey a vécu exactement la même chose : divorcée, l’enfant officiellement chez elle, mais dès qu’elle en avait l’occasion, elle le refilait à son ex. Pas pour une journée. Pour des semaines, parfois des mois. Et pendant ce temps, elle réclamait sa pension sans jamais oublier une échéance. À la fin, son ancien mari a changé de ville pour ne pas devenir fou. »
À l’époque, Lucie avait balayé l’avertissement d’un geste. Alice exagérait toujours, elle voyait des drames partout. Mais à présent, chaque mot prenait des allures de prophétie.
Au matin, Laurent commença à s’agiter, cherchant ses affaires.
— Il faut que je parte. J’ai des choses à régler.
— Bien sûr. Tu as toujours des choses à régler. Surtout le samedi.
— Tu recommences ?
— Je n’ai même pas commencé. Vas-y. Je vais m’occuper des garçons. Comme d’habitude.
Il quitta l’appartement. Lucie attendit vingt minutes, habilla les jumeaux, puis les emmena chez Monique.
Sa belle-mère ouvrit la porte. À peine eut-elle aperçu ses petits-fils qu’elle comprit tout.
— Entrez, mes chéris. Mamie va vous faire des crêpes.
Les deux garçons filèrent à l’intérieur. Monique retint Lucie doucement par le bras.
— Lucie… pardonne-lui. Je ne sais pas ce qui lui arrive. Même à moi, il ment.
— Monique, il me faut l’adresse exacte de Julie. Vous m’aviez donné la rue, mais pas le numéro ni l’appartement.
— Rue des Pins, numéro quatorze, appartement quarante et un. Lucie, je t’en prie, ne prends pas de décision sous le coup de la colère.
— Je ne frappe pas au hasard. J’ouvre proprement. Comme un chirurgien.
Lucie se rendit à l’adresse indiquée. L’immeuble, le quatrième étage, une porte portant le numéro quarante et un. Elle sonna. Des pas se rapprochèrent. La serrure claqua.
Ce fut Laurent qui ouvrit.
Une seconde passa. Puis une autre. Puis une troisième. Son visage s’allongea, sa bouche s’entrouvrit, et ses yeux se mirent à fuir dans tous les sens, comme ceux d’un homme pris dans le mensonge le plus grossier qui soit.
Lucie le regarda sans parler. Ensuite, son regard glissa derrière lui, vers l’entrée : un manteau de femme suspendu au porte-manteau, des chaussons posés au sol. Puis elle revint à son mari.
Elle ne prononça pas un mot. Elle tourna les talons et redescendit l’escalier.
— Lucie ! Attends ! Ce n’est pas ce que tu crois… Je l’aidais, c’est tout ! Elle avait une fuite au robinet, elle m’a appelé, je suis venu !
Sa voix la suivit, rebondissant contre les murs de la cage d’escalier. Lucie ne se retourna pas. Dehors, elle traversa la cour, inspira profondément et sortit son téléphone.
Premier appel : un serrurier.
— Bonjour. J’aurais besoin de faire remplacer la serrure de ma porte d’entrée. Je vous donne l’adresse. Vous pourriez être là dans une heure ? Parfait.
Deuxième appel : une société de déménagement.
— Bonjour. Il me faudrait deux personnes pour démonter et transporter quelques affaires. Ce n’est pas énorme : deux sacs de vêtements, un bureau, un fauteuil. L’adresse de livraison est différente. Oui, tout peut se faire en un seul trajet.
Lucie avançait d’un pas rapide le long du trottoir. Désormais, tout était limpide. Julie avait confié les enfants à Laurent — ou plutôt à Lucie — pour libérer son appartement et y recevoir son ancien mari. Le schéma était d’une banalité écœurante : les enfants dehors, l’amant dedans.
Sauf que Julie avait un mari légitime : Arnaud. Monique avait déjà prononcé son prénom. Et Lucie savait maintenant très exactement ce qu’elle allait faire.
Lorsqu’elle arriva devant chez elle, le serrurier l’attendait déjà près de l’entrée avec sa mallette d’outils. Les déménageurs se présentèrent un quart d’heure plus tard. Lucie ouvrit l’appartement et, avec un calme presque clinique, rassembla les affaires de Laurent.
Sa veste d’hiver. Ses chaussures. Trois étagères de livres. Le bureau de son coin travail, le fauteuil pliant, deux grands sacs de vêtements. Les affaires des enfants, elle les rangea soigneusement dans des sacs séparés. Elle mit aussi de côté les jouets.
