Lucie se tenait dans l’entrée, les yeux fixés sur deux garçons portant des sacs à dos identiques. Derrière eux, Laurent dominait la scène, une énorme valise dans chaque main. On était mercredi. Un mercredi tout à fait banal, pas un samedi.
— Qui est-ce que tu viens d’installer chez moi ? demanda-t-elle d’une voix parfaitement maîtrisée. Nous avions bien convenu que les enfants de ton premier mariage ne vivraient pas avec nous.
Sans attendre qu’elle s’écarte, Laurent se faufila dans le couloir et posa lourdement les sacs sur le sol.
— Ne commence pas, Lucie. La situation a changé. Ce sera pour un mois… peut-être deux.
— Ou trois, tant qu’on y est ? Lucie s’accroupit devant les jumeaux, leur adressa un sourire et leur caressa les cheveux. Allez, les garçons, filez dans la chambre. Il y a des briques de construction sur l’étagère. Jouez un peu pendant que papa et moi discutons.

Les enfants obéirent. Lucie referma la porte derrière eux, puis se retourna lentement vers son mari.
— Laurent, dis-moi si j’ai bien compris. Tu débarques un mercredi avec tes fils, leurs affaires, et tu m’annonces ça comme une décision déjà prise ?
— Et qu’est-ce que j’étais censé faire ? Ce sont mes fils ! Tu aurais préféré qu’ils dorment dehors ?
— Remarquable raisonnement. Quand nous nous sommes mariés, tu jurais que les garçons vivraient chez Julie. Tu t’en souviens ? Ou ta mémoire fonctionne comme le menu d’une cantine minable : elle ne garde que ce qui l’arrange ?
— C’est provisoire !
— Provisoire, c’est un week-end. Le samedi, le dimanche, puis chacun rentre chez soi. Deux gros sacs et plusieurs mois, Laurent, ça s’appelle un déménagement. Tu saisis la nuance ?
Il se mit à faire les cent pas dans l’étroit couloir.
— Je n’ai pas à me justifier devant toi au sujet de mes enfants. Cette maison est aussi la mienne.
— Non, Laurent. Cet appartement est à moi. Il m’appartenait avant toi et il m’appartiendra encore après. Alors, avant de répéter le mot « mien », va donc jeter un œil aux papiers. Il n’y a qu’un seul nom dessus, et ce n’est pas le tien.
Lucie sortit son téléphone et composa le numéro de sa belle-mère. Laurent eut un sursaut.
— Raccroche. Tu n’as pas le droit d’appeler ma mère !
— Pourquoi donc ? Puisque tu prends les décisions pour nous deux, peut-être ignore-t-elle elle aussi qu’elle vient de devenir grand-mère à temps plein.
— Lucie, je te préviens !
— Tu me préviens de quoi ? Que dans cinq minutes, Monique va apprendre comment son fils dispose de l’appartement des autres ?
La tonalité retentit. Monique répondit au troisième appel.
— Monique, bonsoir. Dites-moi, vous étiez au courant que Laurent venait de faire emménager Benjamin et Léon chez nous ? Pour de bon. Avec leurs affaires.
Un silence suivit. Puis la voix de sa belle-mère arriva, troublée, sincèrement surprise.
— Lucie, je n’en savais absolument rien. Il ne m’a pas soufflé un mot. Comment ça, avec leurs affaires ?
— Deux grands sacs. Et une phrase du genre : « un mois, peut-être deux, peut-être trois ». Alors je vérifie : c’est un projet familial ou seulement une improvisation de sa part ?
— Mon Dieu… Lucie, je te suis déjà tellement reconnaissante pour ta patience. Tu t’occupes d’eux tous les week-ends pendant qu’il court chez ses amis. Je vais lui parler.
— Merci, mais je crois que je vais régler ça moi-même. Ce qu’il me faudrait, c’est l’adresse de Julie. J’aimerais comprendre pour quelle raison elle s’est débarrassée des enfants comme ça.
Monique dicta l’adresse. Laurent, livide, restait adossé au mur.
— Pourquoi tu veux son adresse ? Qu’est-ce que tu as en tête ?
— Et toi, pourquoi tu deviens blanc comme un linge ? Si tout est clair, de quoi as-tu peur ?
— Ne te mêle pas de ça, Lucie. Ça ne te regarde pas.
— Ah non ? Les garçons sont dans mon appartement, ils dorment sur mon canapé, ils mangent à ma table. Chaque samedi et chaque dimanche, c’est moi qui dessine avec eux, qui les emmène dehors, qui les nourrit, pendant que toi, tu pars « voir un ami » ou « passer chez ta mère ». Sauf qu’apparemment, ta mère non plus ne te voit pas. Alors dis-moi, Laurent : où vas-tu réellement le week-end ?
— Je n’ai pas de comptes à te rendre !
— Exact. Tu n’y es pas obligé. Mais moi non plus, je ne suis pas tenue de servir de nounou aux enfants des autres pendant que leur père s’amuse quelque part.
Lucie fit un pas vers lui et planta son regard dans le sien.
— Donne-moi le numéro de Julie.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que non ! Ça suffit, ton interrogatoire !
— Tu sais, Laurent,
