« Une femme qui vit aux crochets des autres, voilà tout » dit Julie au téléphone tandis que Sophie, immobile, monte à l’étage avec Camille endormie

Cette indifférence cruelle est profondément injuste.
Histoires

— Comment ça, déménagé ? Pourquoi ?

— Parce que ta mère vend l’appartement. De toute façon, Camille et moi devions partir.

— Mais on aurait pu louer quelque chose ensemble !

— Oui, on aurait pu. Seulement, avant ça, j’ai besoin de savoir si j’ai encore envie de vivre avec toi.

Hugo ne répondit rien. Ce silence-là fut le premier qui lui coûta vraiment.

Julie apprit le départ de Sophie par Nathalie. Et, fidèle à elle-même, elle ne sut pas se taire.

Elle envoya un message à Hugo. Plus tard, lorsqu’il vint rue du Midi avec un sac de courses et l’air d’un homme qui cherche à se faire pardonner, il le montra à Sophie.

Le message disait :

— Voilà, la parasite est partie toute seule. Je te l’avais bien dit. Elle va prendre Camille et te laisser tomber. Dis à maman de ne pas partager l’argent de la vente en trois. On est deux, pas trois.

Sophie lut jusqu’au bout, puis lui rendit le téléphone.

— Tu lui as répondu ?

— Pas encore.

— Alors ne réponds pas.

Elle n’ajouta rien. À ce moment-là, elle savait déjà ce qu’elle ferait.

Nathalie vendit l’appartement à la fin du mois d’avril. Trente-deux mille euros. La somme fut virée sur son compte.

En mai, elle invita Hugo et Julie dans sa maison de campagne afin de discuter de la répartition. Sophie, elle, ne fut pas conviée.

Hugo lui raconta la scène après coup. Nathalie voulait garder seize mille euros pour isoler la maison. Le reste serait partagé en deux parts égales : huit mille pour Hugo, huit mille pour Julie.

Julie avait alors lâché :

— À condition qu’Hugo ne donne pas un centime à sa femme. Cet argent appartient à notre famille. Elle, c’est une étrangère.

Hugo n’avait rien dit.

Une fois de plus, il s’était tu.

En juin, Sophie déposa une demande de divorce.

Hugo refusa d’abord d’y croire. Il débarqua rue du Midi et resta planté sur le seuil, incapable d’entrer franchement.

— C’est à cause de Julie ? À cause d’une phrase ?

— Non, Hugo. Ce n’est pas à cause d’une phrase. C’est parce que tu t’es tu chaque fois qu’elle parlait ainsi. Parce que tu n’as pas réagi quand elle m’a traitée d’étrangère devant ta mère. Et parce que jamais, pas une seule fois, tu n’as dit : c’est ma femme, la mère de mon enfant, et elle a mis presque quatre mille trois cents euros dans votre appartement.

Hugo s’assit sur le tabouret, comme si ses jambes venaient de céder.

— Quels quatre mille trois cents euros ?

— Quatre mille deux cent quatre-vingts, pour être exacte. Les tuyaux. Les fenêtres. Le lave-linge. Le papier peint. La salle de bains. La serrure. Le robinet. Tout est justifié par des factures.

Il la regarda comme s’il la découvrait.

— Tu as gardé tout ça ?

— Je suis comptable, Hugo. Je garde tout.

L’audience de divorce fut fixée au mois de septembre. Il n’y avait pas de véritable conflit sur les biens, puisqu’ils n’avaient presque rien en commun. L’appartement appartenait à quelqu’un d’autre. Ils n’avaient pas de voiture. Aucun crédit contracté ensemble. Camille resterait avec sa mère, et Hugo ne s’y opposa pas.

Mais Sophie engagea une procédure séparée contre Nathalie. Il ne s’agissait pas d’un partage de patrimoine. Elle réclamait le remboursement d’un enrichissement sans cause : les travaux réalisés dans un bien qui ne lui appartenait pas, pour un montant de quatre mille deux cent quatre-vingts euros, appuyé par des tickets, des contrats et des reçus.

Son avocat la prévint : le tribunal pouvait réduire la somme. Il pouvait aussi rejeter une partie de la demande. Mais le dossier était solide.

Quand Nathalie apprit l’existence de cette action, elle appela Hugo.

— Elle est sérieuse ? Elle m’attaque en justice ?

— Maman, pendant trois ans, elle a rénové ton appartement avec son propre argent. Tu le savais.

— Je ne lui avais rien demandé !

— Tu ne l’en as pas empêchée non plus. Et Julie ne s’est pas plainte quand l’eau chaude a commencé à passer dans des tuyaux neufs.

C’était la première fois qu’Hugo ne gardait pas le silence. Mais il était déjà trop tard.

L’audience eut lieu en octobre. Sophie se présenta avec son avocat. Nathalie arriva accompagnée de Julie.

Dans la salle, Julie se tenait droite, les lèvres pincées, comme si elle était venue assister à une offense personnelle. La juge commença à lire les éléments du dossier.

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