« Une femme qui vit aux crochets des autres, voilà tout » dit Julie au téléphone tandis que Sophie, immobile, monte à l’étage avec Camille endormie

Cette indifférence cruelle est profondément injuste.
Histoires

Il ignorait jusqu’à l’existence de ce livret.

Enfin, Sophie rassemblait les preuves. Les tickets de caisse pour les canalisations, les fenêtres, le lave-linge, les rouleaux de papier peint. Le contrat signé avec l’artisan qui avait posé les nouvelles huisseries. Les factures d’électricité, d’eau et de charges qu’elle avait réglées les mois où Hugo les avait « oubliées ». Tout était rangé dans la même boîte, tout en haut du placard.

Elle ne préparait pas une guerre. Elle voulait seulement être prête au jour où quelqu’un lui dirait de partir, afin d’avoir un endroit où aller.

Pendant cette période, Julie employa encore quatre fois le mot « profiteuse ». Sophie les compta.

Une fois devant une voisine de Nathalie.

Une autre fois à la crèche, en présence de l’éducatrice, le jour où Julie était venue chercher Camille à sa place.

Une fois au téléphone, assez fort pour que Sophie l’entende.

Et une dernière fois devant Camille elle-même. La petite avait deux ans et demi. Julie s’était accroupie à sa hauteur et lui avait lancé :

— Toi, tu es vraiment jolie. Heureusement que tu ne tiens pas de ta mère.

Camille n’avait pas compris. Sophie, elle, avait parfaitement compris.

Le vrai tournant arriva en mars, quand Camille eut trois ans.

Nathalie annonça qu’elle comptait vendre l’appartement de l’avenue de Bretagne. On lui en proposait un bon prix : trente-deux mille euros. Elle voulait s’installer définitivement dans sa maison de campagne, l’isoler correctement et y vivre toute l’année.

— Hugo et toi, il va falloir que vous trouviez quelque chose à vous, déclara-t-elle au dîner. Elle ne le disait pas méchamment. Elle énonçait simplement un fait.

Hugo devint livide.

— Maman, mais on habite ici… La crèche de Camille est juste en face.

— Je sais. Mais cet appartement est à moi, Hugo. Je l’ai payé pendant trente ans.

Sophie ne dit rien. En elle, tout était soudain calme, net, presque transparent.

Le lendemain, elle appela un avocat. Pas pour engager une procédure. Pour savoir. Elle demanda si elle pouvait réclamer une indemnisation pour des travaux effectués dans un logement qui ne lui appartenait pas, mais qu’elle avait financés. L’avocat lui répondit que, si elle possédait des factures, des contrats et des justificatifs de paiement, il était possible de tenter une action pour enrichissement sans cause. Rien n’était assuré, mais il existait une chance.

Sophie le remercia et raccrocha.

Elle n’avait aucune intention d’attaquer Nathalie en justice. Pourtant, désormais, elle savait que la boîte posée en haut du placard n’était pas seulement le résultat d’une manie d’ordre.

Julie apprit la mise en vente avant Sophie. Et, fidèle à elle-même, elle réagit aussitôt.

Elle appela Hugo et lui dit :

— Maman vend l’appartement. Elle partagera l’argent entre nous. Mais fais attention que ta femme ne vienne pas mettre son nez là-dedans avec ses exigences. Elle n’a pas mis un centime dans ce logement.

Hugo rapporta la conversation à Sophie. Sans doute s’imaginait-il qu’elle se tairait, comme toujours.

— Pas un centime ? demanda-t-elle.

— C’est ce que Julie pense.

— Et toi ?

Hugo resta silencieux quelques secondes.

— Moi, je pense qu’on est une famille et qu’on réglera ça entre nous.

Sophie hocha la tête. Mais le soir même, elle prit la boîte dans le placard. Elle recompila chaque reçu. Le total des dépenses engagées en trois ans s’élevait à quatre mille deux cent quatre-vingts euros : les tuyaux, les fenêtres, la machine à laver, le papier peint, les petites réparations dans la salle de bains, le remplacement du mitigeur, la nouvelle serrure de la porte d’entrée.

Elle photographia chaque document, puis téléversa les images sur un stockage en ligne.

Deux semaines plus tard, Nathalie trouva un acheteur. La signature fut fixée au mois d’avril. Sophie et Hugo devaient signaler leur changement d’adresse et libérer officiellement les lieux.

Sophie se rendit seule au guichet administratif. Elle fit les démarches pour elle, puis rattacha Camille à sa nouvelle adresse. Elle trouva un studio rue du Midi, à cent quatre-vingts euros par mois. Elle régla le premier et le dernier mois d’avance. En deux jours, pendant qu’Hugo travaillait, elle déménagea leurs affaires.

Quand il rentra, l’appartement était vide.

Il l’appela.

— Sophie, tu es où ?

— Rue du Midi. Camille et moi, nous avons déménagé.

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