« Une femme qui vit aux crochets des autres, voilà tout » dit Julie au téléphone tandis que Sophie, immobile, monte à l’étage avec Camille endormie

Cette indifférence cruelle est profondément injuste.
Histoires

Sophie entendit ce mot pour la première fois dans la cuisine de sa belle-mère, alors que Camille n’avait que huit mois.

Julie, la sœur d’Hugo, était installée près de la fenêtre. Elle pelait une mandarine en parlant au téléphone avec une amie, sans même prendre la peine de baisser la voix.

— Franchement, quelle épouse ? Une femme qui vit aux crochets des autres, voilà tout. Hugo la garde par pitié, parce que la petite Camille est encore bébé. Sinon, il aurait réglé ça depuis longtemps.

Sophie se tenait dans le couloir, un biberon à la main. Camille respirait doucement contre son épaule. À trois mètres de Julie, Nathalie lavait la vaisselle, et pourtant elle ne se retourna pas.

Personne ne se retourna.

Ce jour-là, Sophie passa devant la cuisine sans un mot, monta dans la chambre et s’assit sur le lit. Camille s’endormit contre elle. Le biberon, Sophie ne le réchauffa jamais.

Elle ne pleura pas. Elle resta simplement là, immobile, à écouter les éclats de rire de Julie au rez-de-chaussée.

Hugo rentra du travail vers neuf heures. Sophie ne lui rapporta rien. Ce n’était pas par peur d’une dispute. Elle savait déjà comment la scène se déroulerait. Hugo dirait : « Julie dit n’importe quoi, ne fais pas attention. » Nathalie ajouterait : « Elle ne voulait pas dire ça. » Et une semaine plus tard, tout recommencerait.

Avant son congé maternité, Sophie travaillait comme comptable dans une entreprise du bâtiment. Elle gagnait environ 460 € par mois. Ce n’était pas une fortune, mais c’était son argent. L’appartement où ils vivaient appartenait à Nathalie : un deux-pièces ancien, dans un immeuble gris de la rue de Lyon. Du printemps à novembre, sa belle-mère restait dans sa maison de campagne ; l’hiver, elle venait s’installer tantôt chez eux, tantôt chez Julie. Hugo réglait les charges et estimait qu’ils étaient logés gratuitement.

Sophie, elle, voyait les choses autrement. En deux ans, elle avait fait remplacer la plomberie, acheté un lave-linge, refait le papier peint de la chambre d’enfant et posé des fenêtres neuves dans le salon. Tout cela avait été payé avec ses économies. Les factures et les reçus dormaient dans une boîte à chaussures, rangée sur la mezzanine. Elle n’avait jamais songé à s’en servir pour prouver quoi que ce soit. Elle avait seulement l’habitude de garder les justificatifs.

Mais le mot « parasite », lui, resta gravé dans sa mémoire.

La deuxième fois, Julie le prononça devant Hugo.

C’était le premier anniversaire de Camille. Ils étaient tous autour de la table : Nathalie, Julie avec son mari Mathieu, Hugo et Sophie. Dans sa chaise haute, Camille triturait un morceau de gâteau.

Julie offrit une petite cuillère en argent, gravée au prénom de l’enfant, puis lança :

— Au moins, elle aura quelque chose à elle. Parce qu’avec une mère qui ne possède rien, ce n’est pas gagné.

Mathieu eut un petit rire étouffé. Nathalie ne dit rien. Hugo regarda Sophie, puis baissa aussitôt les yeux.

Sophie prit la cuillère, murmura « merci » et la rangea dans un tiroir.

Le soir, une fois les invités partis, elle demanda à Hugo :

— Tu as entendu ce que ta sœur a dit ?

— Oui. Julie parle trop, c’est tout. N’y pense pas.

— Je n’y pense pas. Mais tu aurais pu lui répondre.

— Pour lui dire quoi ? Elle va se vexer, ma mère prendra sa défense, et ça finira en cirque. Tu veux vraiment ça ?

À cet instant, Sophie comprit deux choses. La première : Hugo ne se brouillerait jamais avec sa sœur pour la défendre. La seconde : elle ne pouvait pas partir immédiatement, parce qu’elle n’avait nulle part où aller. Elle ne possédait pas d’appartement. Louer seule avec un enfant, sur un salaire de comptable, restait possible, mais à la limite du supportable. Et elle n’avait pas encore repris le travail.

Alors Sophie commença à compter.

Durant l’année et demie qui suivit, elle fit trois choses.

D’abord, elle retourna travailler quand Camille eut un an et demi. Elle s’arrangea avec la directrice de la crèche pour une journée raccourcie : elle déposait sa fille le matin et venait la chercher à seize heures.

Ensuite, elle mit de l’argent de côté. Pas toute sa paie, bien sûr. Mais chaque mois, elle virait 150 € sur un compte séparé, ouvert uniquement à son nom dans une autre banque. Hugo ne connaissait que sa carte de salaire habituelle.

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