« Encore » souffla Camille en quittant la fenêtre, exaspérée par l’arrivée impromptue de Pauline et de ses enfants

Arrivée imprévue, bonheur agaçant et nécessaire.
Histoires

Pauline rayonnait de satisfaction.

— Et si on faisait des grillades ? lança-t-elle soudain. J’ai une humeur de fête aujourd’hui !

Encouragé par ce changement inattendu chez sa sœur, Thomas accepta d’organiser une petite soirée conviviale. Il partit acheter de la viande et quelques légumes, tandis que Camille et Pauline se mettaient aux salades. Pauline, ce jour-là, se montra étonnamment douce, serviable, presque attentionnée : elle aidait à dresser la table, surveillait les enfants, proposait son aide avant même qu’on la lui demande.

La soirée, contre toute attente, fut vraiment réussie. Le fromage était excellent, la viande grillée à point, tendre et juteuse, et les enfants couraient dans l’herbe, ravis. Pauline racontait des anecdotes amusantes, Thomas s’occupait du barbecue, et Camille savourait ce calme familial rare, presque fragile, auquel elle n’osait plus vraiment croire.

Lorsque la nuit tomba et que les enfants commencèrent à bâiller, Pauline se leva brusquement et se dirigea vers la table.

— On avait apporté le fromage, non ? Il est où ? On va reprendre ce qui reste, dit-elle en ouvrant déjà des sacs.

Sans attendre de réponse, elle se mit à y glisser les morceaux de fromage, les pêches restantes et même les briques de jus entamées.

Camille et Thomas échangèrent un regard. En une seconde, la paix douce de la soirée se fissura, remplacée chez Camille par une déception lourde et froide.

— Pauline… qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle à voix basse.

— Comment ça, ce que je fais ? Je récupère nos affaires, répondit Pauline avec un calme désarmant, tout en continuant à emballer les restes. Demain, les enfants ont école, et je n’aurai rien à leur donner pour le déjeuner.

— Mais tu avais apporté tout ça comme cadeau…

— Un cadeau ? Quel cadeau ? J’ai dit que je ne viendrais pas les mains vides, et je ne suis pas venue les mains vides. Maintenant, les restes, je les reprends, c’est normal. On ne va pas gaspiller de la nourriture.

Méthodiquement, Pauline rassembla tout ce qu’elle avait amené. Puis son regard glissa vers les plats où demeuraient encore quelques brochettes et des salades.

— Vous auriez une boîte pour la viande ? demanda-t-elle. Et ces légumes-là, je vais les prendre aussi. Vous, vous pourrez toujours vous refaire quelque chose. Moi, à la maison, je n’ai rien pour nourrir les enfants.

— Pauline, tenta Thomas, embarrassé, on avait quand même préparé tout ça pour tout le monde. On a aussi acheté des courses…

— Oh, ça va, ne commence pas, répondit-elle en balayant l’objection d’un geste de la main. Vous avez une maison, un jardin, des légumes, tout ce qu’il faut. Moi, je vis en appartement, en ville, tout s’achète. Et les enfants grandissent, ils ont besoin de manger.

Elle remplit les boîtes avec presque tout ce qui restait du dîner, ne laissant aux hôtes que quelques morceaux épars, des assiettes sales et des serviettes froissées. Les enfants dormaient déjà dans la voiture, pendant qu’elle terminait tranquillement son petit déménagement alimentaire.

— Merci pour cette merveilleuse soirée ! lança-t-elle en chargeant les sacs dans le coffre. C’était vraiment super ! On reviendra, c’est sûr !

Camille et Thomas restèrent près du portail, immobiles, à regarder les feux arrière de la voiture s’éloigner dans l’obscurité. Sur la table, il ne restait plus que le désordre, les traces du repas et une impression amère.

— Alors ? murmura Camille. Tu comprends maintenant qu’on ne la changera pas ?

Thomas hocha lentement la tête, les yeux posés sur la table vidée.

— Oui. Elle n’est pas venue nous rendre visite. Elle est venue manger gratuitement. Et même ce qu’elle avait apporté, elle l’a repris.

— Tu sais ce qui me fait le plus de peine ? reprit Camille en empilant les assiettes vides. Ce n’est même pas qu’elle ait récupéré ses propres produits. C’est qu’elle ne voit absolument pas où est le problème. Pour elle, c’est normal : arriver, manger, profiter du soleil, puis repartir avec des provisions.

— Je croyais qu’elle avait compris ce qu’on lui reprochait…

— Elle a seulement compris qu’il fallait apporter quelque chose pour sauver les apparences. Ensuite, elle le récupère. Franchement, c’est encore pire que de venir les mains vides.

Ils débarrassèrent sans un mot, chacun enfermé dans ses pensées. Camille revoyait sa joie du matin, lorsqu’elle avait aperçu le fromage et les pêches, et l’espoir naïf qu’elle avait eu de voir les relations avec sa belle-sœur s’apaiser enfin. Thomas, lui, pensait à cette sœur qui avait été autrefois sa meilleure amie et qui était devenue, peu à peu, une présence envahissante, toujours prête à profiter.

— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Camille en rangeant la vaisselle dans le lave-vaisselle.

— Je n’en sais rien, répondit Thomas avec une franchise lasse. Lui parler ne sert à rien : elle n’entend rien.

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