Il posa de côté les papiers qu’il n’avait toujours pas eu le temps d’examiner et accompagna Lucas jusqu’à la remise où étaient rangés les outils. Pendant ce temps, Camille ramassait derrière les enfants, évaluant malgré elle la quantité de provisions englouties et s’étonnant, comme chaque fois, du chaos qu’ils étaient capables de laisser en si peu de temps.
Le soir venu, lorsque Pauline se décida enfin à repartir, Camille ne parvint plus à se taire.
— Pauline, tu sais… ce serait peut-être bien qu’on se mette d’accord à l’avance pour vos visites. Nous venons ici pour travailler un peu et nous reposer, pas pour recevoir du monde tous les week-ends.
Le visage de Pauline se figea aussitôt. Une expression blessée passa dans son regard.
— Ah, c’est donc ça ! On vous dérange, maintenant ! Moi qui croyais qu’on était de la famille et que vous étiez toujours contents de nous voir. Thomas, tu entends ce que ta femme est en train de dire ?
Pris entre sa sœur et son épouse, Thomas se sentit visiblement mal à l’aise.
— Camille, voyons… Pauline, bien sûr qu’on est heureux de vous voir. Mais c’est vrai que ce serait mieux de prévenir de temps en temps…
— Non mais vraiment ! s’emporta Pauline. On ne débarque pas les mains vides non plus ! Et les enfants sont bien élevés, ils ne font pas de bêtises…
Camille faillit éclater de rire. Ces enfants si « bien élevés » avaient déjà cassé une tasse, couvert la table de feutre et transformé la salle de bains en pataugeoire.
— Ce n’est pas une question d’enfants, expliqua-t-elle avec un calme qu’elle s’efforçait de garder. C’est simplement que nous avons nos projets, notre rythme, notre vie. Et puis, ce serait agréable que tu apportes quelque chose, ne serait-ce que de temps en temps : des biscuits pour le thé, quelques fruits pour les petits. À chaque visite, nous nourrissons tout le monde, puis nous passons derrière pour nettoyer.
Pauline se rengorgea, vexée, comme une dinde offensée.
— Très bien, excuse-nous d’être de tels parasites ! Je ne savais pas qu’il fallait payer pour avoir le droit de voir son propre frère !
— Ne déforme pas tout, soupira Thomas. Il ne s’agit pas d’argent, mais de…
— J’ai parfaitement compris ! coupa Pauline d’un ton sec. Nous ne vous importunerons plus !
Elle rassembla Juliette et Lucas, les fit monter en voiture et démarra en claquant ostensiblement la portière. Thomas et Camille restèrent seuls avec les traces de leur passage : serviettes trempées, jouets éparpillés, assiettes sales et miettes partout.
— Tu crois qu’elle va comprendre ? demanda Thomas en empilant les petits livres des enfants.
— J’en doute, répondit Camille dans un soupir. Mais au moins, nous aurons peut-être deux semaines de tranquillité.
Il s’écoula presque trois semaines avant que Pauline ne rappelle. Sa voix se voulait douce, conciliante, même si une pointe de reproche théâtral y flottait encore.
— Thomas, bonjour. Comment vas-tu ? Et la santé ?
— Ça va, répondit-il prudemment. Et vous ?
— Tout va bien. Dis-moi… est-ce qu’on pourrait venir ce week-end ? Les enfants parlent sans arrêt de la maison de campagne. Ils demandent quand ils pourront retourner chez leur oncle et leur tante.
Thomas leva les yeux vers Camille, qui secoua la tête avec une éloquence parfaite.
— Pauline, nous avions prévu…
— On n’arrivera pas les mains vides ! lança-t-elle aussitôt. J’achèterai quelque chose de bon, j’apporterai des fruits pour les enfants. Promis, on sera sages comme des images !
En entendant cela, Camille finit par acquiescer. Après tout, peut-être que la sœur de Thomas avait réellement compris et qu’elle ferait un effort.
— D’accord, céda Thomas. Venez samedi pour le déjeuner.
— Merci, mon cher frère ! On est tellement contents ! À samedi !
Le samedi, Pauline arriva avec un grand sac dont elle sortit, avec une solennité presque comique, un morceau de fromage coûteux, un sachet de pêches et plusieurs briques de jus pour les enfants.
— Voilà, comme promis ! annonça-t-elle fièrement. Le fromage est presque digne d’un vrai fromage français, le vendeur en disait beaucoup de bien. Et regardez ces pêches, elles sont magnifiques !
Camille, cette fois, fut agréablement surprise. Le fromage avait vraiment belle allure, les pêches sentaient l’été, et les enfants se réjouissaient déjà de leurs jus.
— Merci, Pauline, dit-elle avec sincérité. C’est très gentil de ta part.
— Mais enfin, c’est normal, nous sommes de la même famille ! répondit Pauline.
