— Tu ne vas quand même pas commencer à me donner des ordres.
— Si, justement. Parce qu’à l’instant, on vient de m’accuser d’un crime.
Il eut un petit rire sec, mais son assurance s’était déjà fissurée.
— Tu crois vraiment que la police va te croire, toi ? Ma mère est retraitée. Toi, tu es médecin. Tu as accès à des médicaments. Demain, à ton travail, ils vont…
— Continue, dis-je calmement. Articule bien. L’enregistrement tourne toujours.
Il esquissa un mouvement vers l’étagère, puis se figea.
— C’est mon téléphone.
— Parfait. Ta propre vidéo montrera qui a lancé l’accusation en premier et ce qui s’est passé autour de cette table.
Michèle remua sur le tapis.
— Alexandre, mon chéri, éteins cette chose. La caméra me fait me sentir encore plus mal.
— C’est la caméra qui vous fait du mal, ou la boisson ? demandai-je.
Ma belle-mère leva les yeux vers moi. Cette fois, il n’y avait plus cette fausse pitié dont elle se servait si souvent. Depuis des années, elle savait tomber malade au moment opportun : avant mes colloques, avant les vacances, avant les journées importantes d’Alexandre au cabinet. Elle appelait à six heures du matin pour dire qu’elle se sentait « oppressée de partout », puis, une heure plus tard, partait tranquillement faire ses courses. J’avais longtemps mis cela sur le compte de l’âge et de son tempérament. À présent, je comprenais que, pour Alexandre, ses plaintes étaient devenues un levier commode.
— Émilie, arrête ce cinéma, dit-il plus bas. Dis simplement que tu t’es trompée de mélange. Maman ne déposera pas plainte.
— C’est moi qui déposerai plainte si vous continuez à prétendre que j’ai voulu l’empoisonner. Et je ferai également constater la tentative de pression exercée sur moi à cause du divorce et de mes parts dans la clinique.
— Tu ne prouveras rien.
— Je n’ai pas besoin de tout prouver ici, dans l’entrée. J’ai seulement besoin que les choses soient constatées correctement dès le départ.
On entendit l’ascenseur s’arrêter derrière la porte. Michèle se redressa brusquement, puis croisa mon regard et se rallongea lentement sur le tapis.
— Qu’elle reste couchée, lança Alexandre à toute vitesse. Elle va mal.
— Bien sûr, répondis-je. Justement, on va l’examiner.
Les ambulanciers entrèrent les premiers. Derrière eux arrivèrent deux policiers. Le secouriste balaya la pièce du regard : la tasse posée sur la table, le sachet de plantes, la femme étendue au sol, et moi près du plan de travail.
— Qui a appelé ?
— Moi, répondis-je. Émilie, cinquante ans, cardiologue, praticienne hospitalière senior. Voici ma belle-mère, Michèle, soixante-quatorze ans. Et mon mari, Alexandre, cinquante-deux ans, vient d’affirmer que j’avais mis du poison dans sa boisson.
— Je n’ai pas dit ça comme ça ! cria Alexandre.
Je tournai la tête vers lui.
— Tu veux que je répète mot pour mot ?
Il serra les lèvres et détourna le visage.
L’un des policiers sortit un carnet et demanda que chacun parle à son tour. Il voulut savoir qui avait bu l’infusion, qui avait apporté le mélange et qui avait ouvert le paquet. Michèle regarda d’abord Alexandre, puis répondit d’une voix basse qu’elle avait apporté les plantes elle-même, qu’elle avait ouvert le sachet elle-même, et que je m’étais contentée de verser l’eau chaude à sa demande.
— Qu’avez-vous ressenti exactement après la première gorgée ? demanda le secouriste.
— J’ai trouvé que le goût était bizarre, murmura Michèle.
— Vous aviez déjà bu ce mélange auparavant ?
— Oui.
— Vous y avez déjà fait une réaction allergique ?
— Non.
Le secouriste prit ses constantes, posa encore quelques questions, puis demanda à Michèle de s’asseoir sur le canapé. Elle s’exécuta sans aide, avant de se reprendre et de pousser un soupir pénible, comme si elle venait seulement de se souvenir de sa faiblesse.
— Son état est stable, déclara-t-il. À l’examen, je ne vois pas d’indication d’hospitalisation en urgence. Vous pouvez toutefois accepter des vérifications complémentaires. Pour le moment, il n’y a pas de signe de réaction aiguë.
— Comment ça, aucun signe ? s’emporta Alexandre en se tournant vers lui. On l’a empoisonnée !
Le policier posa sur lui un regard tranquille.
— Qui l’a établi ?
— Elle l’a dit !
— Pour l’instant, elle vient de dire que le goût lui avait paru étrange.
Alexandre se tut. Je désignai le téléphone posé sur l’étagère.
— L’appareil filmait en direction de la table. Je demande que l’existence de cet enregistrement soit mentionnée et qu’il soit précisé que le fichier ne doit pas être supprimé avant vérification.
— C’est mon téléphone ! répéta Alexandre, de nouveau hors de lui.
— Personne ne vous le confisque à ce stade sans motif, répondit le policier. Nous indiquerons dans votre déclaration qu’un enregistrement existe. Êtes-vous disposé à le remettre volontairement ?
Alexandre consulta sa mère du regard. Michèle se mit à tortiller la manche de son gilet.
— Après avoir parlé à mon avocat, lâcha-t-il entre ses dents.
— C’est votre droit, dit l’agent avant de se tourner vers moi. Vous êtes prête à faire votre déclaration ?
J’acquiesçai et repris les faits dans l’ordre. Michèle m’avait demandé de lui préparer son mélange de plantes. Elle en avait bu une seule gorgée. Elle s’était allongée sur le tapis. Elle m’avait accusée. Alexandre avait relayé l’accusation et menacé de porter plainte. J’ajoutai qu’un conflit existait déjà entre nous au sujet du divorce et du patrimoine, notamment de mes parts dans la SARL « Rythme ».
— Quel conflit ? intervint Alexandre.
— Celui auquel tu faisais référence hier dans ton message : « Soit tu cèdes tes parts correctement, soit je m’arrangerai pour que les patients te tournent le dos. »
Il inspira brutalement. Le policier releva la tête.
— Vous avez conservé ce message ?
— Oui.
J’ouvris la conversation, montrai l’écran, fis une capture devant tout le monde, puis l’envoyai immédiatement à mon adresse professionnelle et à mon avocate.
— C’est sorti de son contexte.
