Alexandre avait prononcé ces mots avec beaucoup moins d’assurance qu’un instant plus tôt.
— Justement, le contexte commence à se dessiner, répondit le policier.
Michèle souffla, presque pour elle-même :
— Alexandre, pourquoi as-tu écrit une chose pareille…
Il se retourna vers elle d’un coup.
— Maman, tais-toi.
Cela suffit à éclairer toute la mécanique : qui avait imaginé la pression, et qui avait accepté de jouer son rôle. Je ne cherchai ni à discuter ni à commenter. Je signai ma déposition, puis demandai qu’il soit bien précisé que la tasse, la cuillère et le sachet de tisane avaient été conservés, et que personne n’avait jeté la boisson. Le policier indiqua que le signalement serait enregistré et qu’une vérification suivrait. Il ne fit aucune grande promesse, et c’est justement ce calme qui rendait la chose sérieuse : ce n’était plus une scène familiale, mais une procédure ordinaire.
Avant de partir, il expliqua posément à Alexandre et à Michèle qu’un signalement pour infraction faisait l’objet d’un examen, et que de fausses accusations, dans un tel contexte, pouvaient entraîner des conséquences. Si quelqu’un voulait maintenir la version de l’empoisonnement, il faudrait des éléments : témoignages, expertise, explications, enregistrement. Des rancœurs et l’envie de prendre l’avantage dans un divorce ne suffisaient pas.
Michèle restait assise sur le canapé, droite comme une élève devant un jury.
— Je ne voulais accuser personne directement, dit-elle très vite. C’est seulement ce que j’ai cru. J’ai eu peur.
— Vous avez crié qu’on cherchait à vous empoisonner, lui rappelai-je.
— Je suis une femme âgée. J’ai pu mal interpréter.
— Ce sera également noté.
Alexandre fut le premier à comprendre que son plan se retournait contre lui. Agiter ma réputation comme une menace lui avait paru facile ; fournir ses propres explications, beaucoup moins.
— Émilie, on peut éviter les démarches, dit-il presque à voix basse. On a dépassé les bornes, d’accord. Ça arrive. Maman a paniqué, moi je me suis emporté.
— Non, Alexandre. Désormais, tout passera par écrit et par mon avocate.
— On est une famille, quand même.
— Après ce qui vient de se passer, ce n’est plus un argument.
L’appartement était à nos deux noms ; je n’avais donc aucune intention de monter, moi aussi, un spectacle de revanche, de jeter ses vestes sur le palier ou de régler un litige patrimonial par la force. Ma décision était ailleurs : les échanges se feraient uniquement par écrit, les biens seraient traités par un juriste, et l’accès aux documents de la clinique respecterait les règles de l’entreprise, pas l’arrogance familiale.
L’ambulancier proposa à Michèle de venir jusqu’au véhicule pour un examen complémentaire. Elle refusa et signa le document d’une main ferme. Quand les agents quittèrent l’appartement, il ne resta que la tasse sur la table, le sachet de tisane et Alexandre, qui ne savait plus vers qui tourner les yeux.
Michèle fut la première à attraper son sac.
— Alexandre, viens, on rentre chez moi.
— Reste assise pour l’instant, lança-t-il sèchement.
Elle se figea. Jusque-là, ils formaient un front commun : lui attaquait à voix haute, elle se plaignait tout bas, et c’était moi qui devais rester coupable. Sous nos yeux, ce front venait de se fissurer.
— Émilie, on peut s’arranger, reprit-il. Je récupère une partie de l’argent, tu gardes la clinique. Il n’arrive rien à maman. Et on n’en fait pas toute une affaire.
— Tu ne voulais pas t’arranger. Tu voulais me briser avec des menaces.
— N’en fais pas un drame.
— Je ne dramatise pas. J’énonce les faits.
Je gagnai le bureau et sortis le dossier contenant les copies des documents de la clinique. Les originaux n’étaient plus à la maison depuis sa première remarque sur ce qui avait été « acquis pendant le mariage ». Dans la chemise se trouvaient les statuts, un extrait du Registre du commerce et des sociétés ainsi que le procès-verbal de l’assemblée des associés.
En voyant le dossier, Alexandre eut un sourire tordu.
— Tu comptes te protéger avec des papiers ?
— Je compte te rappeler une chose : toute opération concernant les parts de la société « Rythme » se fait selon les statuts et selon la loi. Tu ne peux pas les prendre simplement parce que tu cries plus fort. Le partage des biens se discute devant le juge ou dans le cadre d’un accord notarié. Quant aux menaces contre ma réputation et l’accusation d’aujourd’hui, elles seront jointes au dossier.
— Tu te prends pour une juriste ?
— J’ai engagé une juriste.
Cela produisit sur lui plus d’effet que la présence de la police. Alexandre avait l’habitude de voir en moi la femme qui, après une garde, mettait les tasses des autres au lave-vaisselle et écoutait sa belle-mère se plaindre d’un fils trop peu attentionné. Une femme pratique, occupée, toujours prête à culpabiliser. Il ignorait qu’après son message sur les parts, j’avais déjà rencontré une avocate, sauvegardé nos échanges et cessé de laisser les documents importants dans l’appartement.
— Tu nous enregistrait ? demanda-t-il.
— J’ai conservé ce que vous avez écrit vous-mêmes et ce que vous avez dit en ma présence. Ton avocat t’expliquera la différence.
Michèle se leva du canapé.
— Je veux rentrer chez moi.
— Bien sûr, dis-je. Vous appelez un taxi vous-même, ou Alexandre vous accompagne ?
Elle regarda son fils. Alexandre ne répondit pas. Alors elle sortit son téléphone et commanda une voiture toute seule. Sans faiblesse, sans plainte, sans demander qu’on lui tende la main.
Alexandre partit dans la chambre et revint avec un sac de voyage. Au début, il y jeta ses affaires avec brutalité, puis ses gestes devinrent plus soignés : chemises, chargeur, rasoir, papiers tirés du tiroir du haut. Il essayait encore de donner l’impression d’un homme qui avait choisi de partir de lui-même, mais plus personne n’était dupe.
— Tu es contente ? demanda-t-il.
— Je suis calme.
— Tu comprends bien que je ne vais pas m’arrêter là.
