« On ne va pas perdre du temps avec des papiers », dit Julien en souriant, tandis qu’Émilie parcourt lentement les huit pages et se fige

Cette froide formalité semble insupportablement injuste.
Histoires

« En cas de naissance d’un enfant, l’épouse assume la charge principale des soins jusqu’aux trois ans de celui-ci. Durant cette période, elle renonce à toute demande d’indemnisation liée à une perte de revenus ou d’opportunités professionnelles. »

Je refermai le dossier et posai ma main à plat dessus.

— Julien.

— Hm ?

— Ici, il est écrit que si nous avons un enfant, je reste trois ans à m’en occuper. Et si, pendant ce temps-là, je perds mon poste, mon ancienneté ou mes perspectives de carrière, ce sera mon problème. C’est bien ça ?

Il soupira. De ce soupir qu’on pousse lorsqu’on croit devoir expliquer une évidence à quelqu’un qui refuse de comprendre.

— Émilie… Enfin, tu veux faire comment autrement ? Tu prendras forcément un congé maternité. Toutes les femmes le font. Ce n’est pas moi qui ai inventé ça, c’est comme ça que la vie fonctionne. Le juriste a dit que c’était mieux de l’écrire clairement, pour éviter les malentendus.

— Et ce juriste, il est à qui ?

Il y eut un silence. Très bref. Mais je l’entendis.

— Une connaissance de maman, répondit Julien. Pourquoi ?

Sylvie posa enfin son téléphone. Elle croisa les mains sur ses genoux et leva vers moi un regard calme, presque bienveillant, celui qu’on adresse à une petite fille qui s’embrouille trop longtemps avec un exercice tout simple.

— Émilie, dit-elle doucement. Ne te monte pas la tête. Ce n’est pas dirigé contre toi. C’est juste pour que tout soit clair entre vous, honnête, familial. Chez nous, ça a toujours été ainsi : l’homme subvient aux besoins, la femme tient la maison. J’ai élevé Julien toute seule, je sais de quoi je parle.

— Vous aviez déjà vu ce contrat ? demandai-je. Avant aujourd’hui.

Un léger sourire passa sur ses lèvres.

— J’ai aidé à le préparer. Tu ne te serais quand même pas retrouvée seule au milieu de tous ces articles. Toi, ton domaine, ce sont les virgules.

Voilà. Les virgules.

Je restai assise, la paume toujours posée sur le dossier fermé. Julien termina son thé, se leva, déposa sa tasse dans l’évier — sans la laver, simplement en la laissant là — puis se retourna vers moi.

— Bon, on signe ? Le stylo est là. J’ai un rendez-vous à sept heures, inutile d’y passer la soirée.

Je m’attendais à sentir la colère monter. Elle ne vint pas. À la place, j’eus l’impression de tenir entre les mains un manuscrit qu’on m’aurait présenté comme un roman, alors qu’à l’intérieur se trouvait un tout autre livre. Et l’auteur, debout devant moi, attendait que j’appose le tampon « bon à imprimer » simplement parce qu’il supposait que je n’aurais pas le courage de lire.

Je rouvris le dossier, directement à la dernière page.

— Julien, toi, tu l’as lu entièrement, ce contrat ? Du début à la fin ?

— Je te l’ai dit, c’est standard.

— Ce n’est pas une réponse.

Il se tut un instant.

— Je l’ai parcouru. Les points importants. Maman et le juriste ont tout vérifié, pourquoi tu veux que je me plonge là-dedans ?

— Donc tu ne l’as pas lu.

— Émilie, qu’est-ce qui te prend ? fit-il en se rasseyant, cette fois avec une autre expression. Je pensais que tu signerais, voilà tout. D’habitude, tu es… Tu n’aimes pas les conflits. C’est justement ce que j’aime chez toi : avec toi, c’est calme.

— Calme, répétai-je.

Calme. Autrement dit : commode. Il ne prenait même pas la peine de le dissimuler. Il était persuadé de pouvoir me déposer huit pages sous le nez, me regarder les feuilleter pour la forme, me laisser repérer les mots « appartement » et « voiture », me voir conclure que tout était équitable, puis signer avec ce stylo bleu cerclé d’or. Parce que je m’occupe des virgules. Parce qu’avec moi, c’est calme. Parce que je n’aime pas les papiers ennuyeux.

Depuis quatre ans, je lis justement ce genre de papiers pour éviter que des gens ne signent, par erreur, ce qu’ils ne devraient jamais signer. Et lui venait d’en poser un devant moi en comptant sur le fait que je serais, moi, cette erreur-là.

— Sylvie, dis-je enfin. Je peux vous poser une question ? Dans l’article six, quand il est écrit que je renonce à toute indemnisation pour perte de revenus, c’est votre formulation ou celle du juriste ?

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