« On ne va pas perdre du temps avec des papiers », dit Julien en souriant, tandis qu’Émilie parcourt lentement les huit pages et se fige

Cette froide formalité semble insupportablement injuste.
Histoires

Il avait posé le stylo près du dossier avant même que je prenne place à table. Un stylo bleu, cerclé d’or, qui ne venait pas de chez nous.

— Ce sont juste deux ou trois bricoles, lança Julien en faisant glisser la chemise vers moi. Une formalité. Maman a trouvé un juriste, tout est carré.

Sylvie était installée sur le canapé, près de la fenêtre, les yeux rivés à son téléphone. Elle évitait la table avec une application presque trop visible.

J’ouvris le dossier. Une odeur d’encre fraîche et de pochette plastique neuve s’en échappa. Huit pages, caractères serrés, interligne d’un et demi.

— Huit pages de formalités, dis-je.

— Tu sais bien, les juristes… répondit Julien avec un sourire. Ils remplissent toujours. Ne t’attarde pas trop, c’est du classique. L’appartement, la voiture… juste pour que tout soit honnête s’il arrivait quelque chose.

Il se servit du thé. Pas à moi, alors que la bouilloire se trouvait de son côté.

— Le mariage est dans trois semaines, Émilie, ajouta-t-il d’une voix plus douce. On ne va pas perdre du temps avec des papiers. Et puis tu détestes ces trucs ennuyeux.

C’est précisément à ce moment-là que je me mis à lire lentement.

Pas parce que j’étais vexée. Des documents soporifiques, j’en lis tous les jours. Huit ans dans l’édition, dont quatre à relire des contrats et à vérifier les formulations juridiques. Il m’en passe une dizaine par semaine entre les mains : droits d’auteur, licences, avenants, toutes sortes de textes. Je sais où l’essentiel se cache. Toujours au milieu, là où l’œil commence à fatiguer.

Julien l’avait oublié. Ou bien il n’y avait jamais accordé d’importance. Un jour, il m’avait demandé ce que je faisais exactement ; j’avais répondu que je corrigeais des textes dans une maison d’édition. Il avait hoché la tête : « Ah, les virgules. » Depuis, c’était resté ça : les virgules.

Article 1. L’appartement rue de Sèvres appartenait à Julien avant le mariage ; en cas de divorce, il lui revenait. Rien d’anormal, il l’avait acheté avant moi.

Article 2. La voiture était également à lui. Acquise avant notre relation.

À l’article 3, je m’arrêtai.

— Tu lis vraiment ? demanda Julien en regardant dans sa tasse, qu’il remua avec sa cuillère. Tu prends ton temps. Franchement, il n’y a rien de spécial.

— Oui, fis-je simplement.

L’article 3 s’intitulait : « Modalités d’organisation du foyer commun ». C’était élégant. On y précisait que, pendant le mariage, l’entretien du logement, le ménage, la préparation des repas et la gestion de la vie domestique incomberaient à l’épouse. Il était aussi écrit que « l’exécution de ces obligations par l’épouse ne saurait ouvrir droit à aucune revendication patrimoniale et ne pourra faire l’objet d’une évaluation financière lors du partage ».

Je relus le passage deux fois. Non parce que je n’avais pas compris. J’avais compris immédiatement. Je voulais seulement vérifier que ces mots étaient bien imprimés là, et que mon esprit ne les avait pas inventés.

— Julien, dis-je en levant les yeux, tu as lu l’article trois ?

— Lequel ? répondit-il sans quitter son téléphone. Celui sur la maison ? C’est juste pour que chacun sache ce qu’il fait. Maman dit que c’est mieux de mettre les choses au clair tout de suite, pour éviter les disputes plus tard.

Sur le canapé, Sylvie fit défiler quelque chose sur son écran. Pas un mot.

— Que chacun sache ce qu’il fait, répétai-je. Et toi, d’après cet article, tu fais quoi ?

— Moi, je rapporte l’argent, répondit-il enfin en me regardant. C’est logique. Je gagne ma vie, tu t’occupes de la maison. Classique.

Je reportai mon attention sur le dossier. Article 4. Article 5. Cette fois, je lisais plus vite, parce que je savais déjà ce que je devais chercher.

L’article 6, je m’en souviens mot pour mot, alors que je ne l’avais vu qu’une seule fois.

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