« On ne va pas perdre du temps avec des papiers », dit Julien en souriant, tandis qu’Émilie parcourt lentement les huit pages et se fige

Cette froide formalité semble insupportablement injuste.
Histoires

— Quelle importance, ma petite ?

— Elle est énorme. Un juriste se contente d’écrire ce que la loi permet. Mais la formule « renonce à toute perspective professionnelle », elle, ne parle pas de droit. Elle sert à me faire abandonner d’avance ma carrière, puis à m’interdire de rappeler un jour que j’en avais une. Ça, aucun avocat ne l’ajoute tout seul. Quelqu’un le demande.

Le sourire de Sylvie s’effaça.

— Qu’est-ce que tu insinues exactement ?

— Rien du tout. Je lis. À voix haute. Honnêtement, comme vous le souhaitiez.

Julien passait les yeux de sa mère à moi. Pour la première fois de la soirée, il avait l’air de découvrir le contrat qu’il avait pourtant apporté lui-même.

— Article huit, repris-je en faisant pivoter le dossier vers lui. Là. Lis-le. Toi-même.

Il le prit, se pencha. Ses lèvres remuaient sans bruit.

L’article huit précisait qu’en cas de dissolution du mariage à l’initiative de l’épouse, celle-ci devait quitter le logement commun dans un délai d’un mois, sans pouvoir réclamer le remboursement des sommes investies dans les travaux ou l’ameublement. Les travaux et les meubles, soit dit en passant, nous les avions prévus dans le nouvel appartement. Celui que nous devions acheter ensemble, avec un prêt, et pour lequel j’avais déjà mis de côté l’apport avec mon salaire — ce même salaire disséqué ici virgule par virgule.

— Ce n’est pas… commença Julien en relevant les yeux. C’est sûrement un modèle, un passage resté de…

— Resté de quoi, Julien ? De la fiancée précédente ?

Le silence tomba. Sylvie se leva du canapé.

— Bon, trancha-t-elle. Ça suffit, cette crise. Ce contrat est parfaitement normal, toutes les familles correctes font ça. Tu montes une affaire à partir de rien. Julien, dis-lui.

Julien ne dit rien.

Il restait assis, les yeux fixés sur la huitième page, muet. Et ce mutisme-là était pire que tout le contrat. Le contrat, au moins, avait probablement été rédigé par un juriste étranger à notre histoire. Mais celui qui se taisait, c’était lui. L’homme qui, trois semaines plus tard, était censé se tenir à côté de moi et répondre « oui ». Il aurait pu dire maintenant : « Maman, arrête, là ça va trop loin, on enlève ça. » Une seule phrase. Il ne la prononça pas.

Il choisissait de ne pas affronter sa mère. Avec moi, c’était moins risqué.

Je refermai le dossier. Puis je repoussai le stylo bleu au milieu de la table, vers lui.

— Je ne signerai pas.

— Émi, on en reparle demain, à tête reposée, lança Julien avec empressement. Tu es fatiguée, je comprends…

— Je ne suis pas fatiguée. J’ai fini de lire.

— Et alors, qu’est-ce que tu as lu de si terrible ? intervint Sylvie. Des papiers ordinaires. Tu cherchais seulement une raison de t’accrocher à quelque chose. Si tu ne veux pas te marier, dis-le franchement au lieu de faire ton numéro.

— Je veux me marier, dis-je.

Et je fus moi-même surprise d’entendre que cette phrase appartenait déjà au passé.

— Je voulais. Jusqu’à la page six.

Je me levai et récupérai ma veste sur le dossier de la chaise. Dans l’entrée, la lumière était éteinte ; je tâtonnai un moment avant de trouver l’interrupteur. Derrière moi, Julien parlait de « dormir là-dessus », de « maman ne pensait pas ça comme ça », de « nous sommes des adultes ».

Des adultes. Un adulte avait apporté à sa future femme un document où elle était déjà réduite au rang de domestique sans droit de parole, et il avait été tellement persuadé qu’elle n’irait pas jusqu’au bout qu’il ne l’avait même pas lu lui-même.

Je me retournai sur le seuil.

— Julien. Tu croyais vraiment que je ne lirais pas ?

Il hésita.

— Je pensais que toi… enfin… d’habitude, ce genre de choses, tu…

— Je laisse tomber. Termine ta phrase.

Il ne la termina pas. Depuis le salon, Sylvie cria que je le regretterais, qu’un homme comme son Julien ne se trouvait pas à tous les coins de rue, et qu’à mon âge, on ne pouvait plus vraiment faire la difficile.

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